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cœur alors se fondait sous sa rude écorce, et de grosses larmes roulaient le long de ses jouesbasanées. Hélas ! jamais elle n'aurait souhaité d'autre bonheur, si elle avait été plus riche ! Mais elle songeait à l'avenir, calculant que Madeleine avait déjà vingt-deux ans : terrible problème à résoudre que de marier une fille qui n'a rien ! Ces maudites penséesvenaient chaque nuit assiéger la mère, et chaque matin la trouvait penchée sur le frais réveil de Madeleine, épiant les secrets de son cœur dans ses rêves, car elle tremblait que la jeune fille ne vînt à s'ennuyer de cette maigre vie, si monotone et si bornée, et que déjà. sa gaieté ne fût une feinte héroïque. Mais Madeleine s'éveillait avec son irrésistible sourire. u Elle est heureuse,» se disait la mère. — Pourtant, six cents livres de rente, neuf cents de pension, cela ne faisait en tout que quinze cents livres. Et point d’ espérances l

Un matin, les deux femmes ayant mis le ménage en ordre et pris leur ouvrage, Madeleine une broderie, sa mère un tricot, s'étaient assises chacune à. leur place accoutumée, devant la fenêtre, lorsque le facteur de la poste s'en vint frapper aux vitres: « une lettre! n Il ne leur restait plus de parents; la pauvreté leur avait laissé si peu d'amis! Qui s'avisait de leur écrire? Ce pli avait un certain air important qui imposa tout de suite à. la veuve du major et qui fit battre ce cœur aguerri; elle y fiaira comme une vague odeur de bureaux et de ministère ; était-ce donc que l'on appréciait enfin à leur valeur les services de feu son mari? Allait-on doubler sa pension? Ce fut sous l'empire de cette folle pensée qu'elle fit sauter le cachet rouge. « Saperlotte! qu'est ceci? s'écria-t-elle. Veut-on se jouer de nous? Quelque insolent! Mais non..... cela est signé par un notaire. Ah! je sens que mes yeux se voilent! Qu’ai-je donc? Madeleine, ai-je mal lu? — Maman, passez-moi cette lettre. — Ce n'est pas une mystification? reprit la mère. On ne. se moque pas de nous, n'est-ce pas? Je ne me suis point méprise, je ne déraisonne pas, je ne suis pas folle? » Et M'“° Marseillette s'attachait à. sa fille et cherchait à lire avec elle. a Maman, dit Madeleine, laissez-moi donc lire jusqu'au bout. — Mon Dieu! qu'il vous faut de temps pour achever cette lettre! Vous me faites mourir, méchante fille. —- Maman! —Hé quoi! Madeleine, cela est donc vrai, nous sommes riches? — Je crois que cela est vrai. — Bonté du ciel! donne-moi un verre d'eau; mon cœur m'étoufi'el — Maman, de grâce, calmez-vous, voilà votre verre. Allons! pour un peu d'argent qui nous tombe du ciel, n'allez-vous pas vous trouver mal? — Madeleine, soupira la mère, combien avons-nous‘? — Il s'agit de huit cent mille francs. — Huit cent mille francs! n répéta M“ Marseillette en fermant les yeux.

« Maman, reprit Madeleine, vous ne m'aviez jamais dit que le

frère de mon père existait encore. — Ah ! si je l'avais su, ma fille! — Vous me racontiez, au contraire, qu'il était allé mourir en Amérique, et que mon père, qui ne Festimait pas, disait souvent : « Il a n bien fait..... n —Votre père, interrompit la veuve du major, votre père était un Caton. Non, non, Honoré n'était point mort en Amérique. Il vivait pour nous amasser du bien, le cher homme — Maman, interrompit à son tour Madeleine avec son plus fin sourire, vous l'aimez trop depuis qu'il est mort. —Que dites-vous? ma fille; ne nous est-il pas permis de nous réjouir d'être riches? — Maman, il ne faut se réjouir de la mort de personne. — Tu as raison. Huit cent mille francs‘? Est-ce bien huit cent mille francs? As-tu bien lu? Combien cela fait-il de revenu, ma chère petite Madeleine? — Quarante mille livres. —Quarante mille livres! Et que faut-il faire? Nous perdons notre temps, ma fille. Mon Dieu! par où commencer maintenant? Conseillez-moi donc un peu, mademoiselle. — Mais, maman, je crois qu'il faut d'abord nous rendre chez le notaire. — Allons donc nous habiller, ma fille. » Mm” Marseillette se leva, et, d'un pas encore bien défaillant, gagna le bout de sa chambre. Là, elle s'arrêta, regarda sa fille, puis revint se jeter dans ses bras : u Madeleine! lui dit-elle, tu n'es pas assez contente; il ne t'en coûtait donc rien d'être pauvre? » Madeleine embrassa sa mère. « Tenez, maman, lui dit-elle, qui croirait jamais, à. nous voir toutes les deux, que j'ai plus de courage que vous? — Saperlottel c'est vrai, s'écria la veuve du major en se redressant et en s'essuyant furtivement Ies yeux. Je ne pleure pas au moins, mademoiselle. n Madeleine retint un autre sourire. «Maman, dit-elle, ne voulez-vous pas qu'avant de partir j'écrive un mot à. Bernard?.... — Ah! oui, fit Mm Marseillette avec un petit mouvement de jalousie, j'oubliais; il y a M. Bernard, et c'est à lui que vous pensez. — Pauvre garçon! dit Madeleine, il faut bien qu'il ait sa part de notre joie. —- Ecrivez donc, n dit la mère.

Madeleine ne se le fit pas dire deux fois. Le mot qu'elle voulait

écrire devint un billet; peu s'en fallut que le billet ne devint une lettre. Ce doux griffonnage s'adressait à M. Bernard Lecour, surnuméraire à l'administration des fmances près le receveur de SaintDenis, serviteur gratuit de l'Etat, bien sûr qu'il obtiendrait tôt ou tard une place de douze cents francs en retour de son zèle. Quand elle eut fini, elle rejoignit sa mère, qui se tenait déjà sous les armes, et mit sa robe la plus fraîche. Une heure après, on était à Paris. Le notaire demeurait au fond de la Chaussée-d'Antin; on ne prit point de voiture; la veuve du major avait fait bien d'autres étapes, le petit pied de Madeleine était si léger! M“ Marseillette avait mis sa fille à. son bras et cheminait fièrement, tout en disant mille folies qu'on eût été bien étonné d'entendre sortir de la bouche d'une personne si grave, qui portait le front si haut et qui marchait comme Bellone. a Maman, dit tout a coup Madeleine, est-ce qu'il faut juger la joie de tous les héritiers par la votre? Vous me faites penser malgré moi à un vieux général qui venait voir sa petite-fille au pensionnat et qui nous apportait à toutes des dragées et des bonbons. Il n'avait point de fortune, mais il était chargé de pensions. Comme on le choyait! comme on le caressait! On souhaitait qu'il vécût cent ans. Que les vieux généraux sont heureux! Savez-vous que si mon oncle Honoré n'avait en ‘que des pensions, nous aurions peut-être envie de le pleurer. Ah ! maintenant que nous voila riches, je veux que nous mettions tout notre bien en viager, afin que personne ne se réjouisse de nous voir mourir. — Ma fille, dit gravement la veuve du major, vous ne serez jamais qu'une enfant. n

On arrivait alors devant la maison du notaire : Mm“ Marseillette s'imagina qu'elle voyait les panonceaux lui sourire. On pénétra sous un riche vestibule, on gravit un escalier couvert de tapis, on poussa ‘une porte dorée et on se trouva dans un bouge où cinq ou six machines humaines travaillaient à forger je ne sais quel grimoire, avec une grande plume à la main, en guise de marteau, et du papier timbré pour enclume. Une odeur de vieilles paperasses s'élevait, comme une poussière de testaments, des gros cartons verts symétriquement rangés, sur des rayons de bois, autour de la chambre : c'était la que le mort saisissait le vif. Quand M“ Marseillette et sa fille entrèrent, MM. les clercs prenaient au pied levé leur repas du matin, frugal déjeuner que des Parisiens seuls sont capables de digérer sans mauvaise humeur, depuis qu'il n'y a plus de Spartiates dans le monde. Six paires d'yeux passablement ellrontés se levèrent sur les deux femmes, puis on échangea de petits signes et des sourires : ces messieurs trouvaient la femme du major fort plaisante et sa fille assez jolie. Mais Mm‘ Marseillette se nomma: on vit aussitôt se plier six échines. Le testament de Gaspard-Honoré Marseillette était connu dans l'étude! Le second clerc mit une roulade dans sa voix pour prier ces dames de le suivre, et, marchant a reculons devant elles, il les introduisit dans le cabinet du patron.

Papier vert, rideaux verts, tapis verts, grand bureau d'acajou massif, qui ressemblait moitié à. un tribunal et moitié à un comptoir, un air mome et guindé dans toute la pièce, voilà le salon du notaire; bien qu'on fût encore en été, la délicate Madeleine se plaignit en entrant qu'elle avait froid. Le salon n'était point désert; un homme assis se leva péniblement, puis se laissa tomber dans son fauteuil en poussant un gloussement plaintif et comique, qui fit d'abord sourire M"' Marseillette. L'homme avait un certain habit râpé, rapiécé, reprisé de toutes parts, des bas bleus et des souliers attachés avec des lacets de cuir. 11 se mit a rouler entre ses doigts les bords de son chapeau crasseux, tout en attachant sur les deux nouvelles venues de gros yeux inquiets qui déplurent à Madeleine.

Elle parcourut un instant la chambre, faisant mine de chercher des estampes sur la muraille; mais elle n'y trouva que le tableau des interdits du département, ce qui ne l'intéressait guère, et, en se retournant, elle rencontra de nouveau les gros yeux, qui l'examinaient toujours. L'étrange personnage s'agitait sur son fauteuil, grimaçait, entr'ouvrait la bouche, comme s'il eût voulu parler; ces

- joues pendantes, ces cheveux plats, cette physionomie béate et niaise,

qui rappelait celle d'un sacristain de village, choquèrent surtout la veuve du major. Elle se redressahpinça les lèvres, toisa l'intrus d'un air qui en aurait terrifié de plus braves, et, dans une phrase brève et sonore comme un roulement de tambour, elle s'apprêtait à. lui demander de quel droit il regardait sa fille, lorsque la porte s'ouvrit. A ce moment entrait le notaire.

Habit noir, cravate blanche, menton rasé, un lorgnon de vermeil sur le nez, sa serviette de maroquin sous le bras, la personne du notaire n'était pas moins officielle que son salon. C'était un homme encore jeune, aux traits minces et fatigués, avec des yeux d'un bleu violent, dont il savait à. merveille tempérer le regard, avec un beau sourire de commande qui courait en ligne droite sur ses lèvres pâles. Son premier salut fut pour l'héritière ; il la complimenta sur son bonheur et Madeleine rougit, car elle avait cru démêler une pointe d'ironie

dans l'excès de sa politesse. Comme il achevait son compliment, le '

personnage aux bas bleus, qui était resté dans un coin, fit entendre un second gémissement semblable à celui par lequel il avait accueilli l'entrée des deux femmes dans la chambre; le notaire se retouma. u Charlot, dit-il a demi-voix, vous avez promis d'être sage, Chariot!» Un souvenir confus se réveillait à ce nom chez Madeleine; il n'en fut pas de même chez sa mère. M“ Marseillette s'était emparée du notaire et l'accab1ait d'un déluge de questions et de conjectures. a Où donc le défunt avait-il vécu depuis son retour d'Amérique? A Paris peut- être. Paris, c'est l'univers, c'est l'infini : deux amis, deux frères, peuvent y habiter vingt ans deux rues voisines sans se rencontrer. Mais que faisait-il donc, ce bon, cet excellent Honoré Marseillette, pour s'être si fort enrichi en si peu de temps? De l'industrie sans doute. Peut-être était-il l'auteur de quelque invention nouvelle. La belle chose que les machines! Et quel miracle qu'un homme si riche eût songé à sa famille avant de mourir! D'où lui était venue cette bonne pensée? N'était-elle bien née chez lui que du désir de faire prospérer les siens? N'avait-il pas mis quelque réserve à sa bienfaisance? n A

mesure qu'elle parlait, le visage ordinairement impassible du notaire prenait une expression plus cérémonieuse et plus glacée; pour toute réponse, il offrit de donner lecture du testament. Madeleine, en ce moment, sentit qu'on la tirait par sa robe : c'était l'homme aux gros yeux qui s'était glissé à. pas de loup jusqu’auprès d'elle. «Vous ne me connaissez pas, lui dit-il tout bas, je suis Charlot. n Elle détourna la tête avec dégoût. «J e me nomme Charlot Marseillette, reprit-il un peu plus haut. Et moi aussi je suis le frère du défunt!

— Charlot Marseillete! s'écria- t-elle. Maman, il est vrai que mon père avait deux frères. n C'était là Charlot Marseillette, le cadet des trois fils du laboureur, le plus épais et le moins avisé de la famille! La veuve du major palit et se leva brusquement, le notaire haussa les épaules. « Charlot, dit-il d'un ton sévère, vous ne vouliez point croire que votre frère Honoré n'eût pas du tout pensé à vous. C'est pourquoi je vous ai permis de venir ici en même temps que madame votre belle-sœur et que mademoiselle votre nièce et d'y écouter la lecture de ce testament. Je vous aurais refusé l'entrée de mon cabinet si je ne vous avais connu autrefois, quand vous étiez mon copiste. C'est une complaisance que j'ai eue pour vous; ne m'en faites pas repentir. » Et il continua la lecture. Mais M'“° Marseillette se remettait malaisément du petit coup qu'elle venait de recevoir, et c'était à son tour d'examiner le malheureux Charlot. En le voyant si besogneux et si chétif, elle se disait qu'Honoré Marseillette aurait bien pu faire quelque chose pour empêcher son aîné de porter la besace, mais involontairement elle tremblait qu'il n'en eût trop fait; elle avait peur pour sa fille. Madeleine était muette et comptait machinalement les reprises de l'habit de Charlot; le dégoût que lui avait d'abord causé ce laid personnage avait fait place à. de l'embarras et l'embarras à. de la pitié; elle aussi attendait quelque disposition en faveur du pauvre hère dans le testament du défunt; mais il n'y en avait aucune. Charlot demeura d'abord anéanti, puis saffaissa de nouveau sur son fauteuil en se tordant les mains, se releva tout à coup et s'élança vers les deux femmes. a Et moi? s'écria-t-il. Il n'y a donc rien pour moi! n

Ce n'était plus cette physionomie dolente et hypocrite qui avait fini par éveiller tant de compassion chez M” Marseillette et chez sa fille. Le démon de la cupidité venait d'entrer dans ce corps inerte et l'avait galvanisé; Charlot écumait de rage. A quoi tient le bonheur! Si Charlot le déshérité n'avait fait entendre que des plaintes, Madeleine et sa mère lui jetaient une fortune pour aumône. et, s'en allant heureuses et riches, jamais elles n'auraient connu la source de leur richesse. Mais cette hideuse colère révolta la veuve du major. Elle saisit Charlot par le bras et le repoussa

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