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Dom Marseillette fit comme les grands artistes qui entrent avec l'âge mûr dans leur seconde manière : il travailla.

O merveille ! au bout d'un an il était déjà. riche! Aussitôt il quitta sa retraite, il sortit des limbes et se montra : si ce n'était pas sur le théâtre de ses anciennes prouesses, ce fut sur un théâtre bien voisin. Le compère connaissait son temps, et savait bien qu'entre tant de droits nouveaux la prospérité lui donnait avant tout le droit d'être lui-même ou de leredevenir; et, comme son jugement, en cette circonstance, se trouvait d'accord avec ses désirs, il redevint ce qu'il avait été, un viveur. Tout un certain Paris le connut bientôt, l'heureux Marseillette. Dans ce monde de plaisir où il rentrait comme chez lui, chacun se fit un devoir de l'accueillir honnêtement, car on sentit bien qu'on allait avoir affaire à un homme extraordinaire, qui n'était pas un pauvre homme. Personne, en le voyant, ne s'avisa de cette simple question : d'où vient-il‘? En un mois, il fut célèbre. Joueur sans merci, comme autrefois; mais convive si facile, grand meneur de parties discrètes, aussi bien que tapageuses, Marseillette touchait à la gloire en même temps qu'à la cinquantaine, et l'âge l'avait bien encore un peu changé, mais sans que vraiment il y perdit rien. L'embonpoint avait décidément remplacé la grâce chez le fortuné Tourangeau; la suite de tant de printemps traversés par tant d'orages, l'habitude enfin conquise de la bonne chère répandirent sur ses joues des rubis au lieu des roses. Plein de santé jusqu'aux lèvres, la force éclatait dans toute sa personne, surtout dans l'honnête sourire qui éclairait sa large face, et qui ne se gênait plus pour dire aux gens: « Je suis plus fin que vous. » Quant à son opulence croissante, il n'aurait pas souffert qu'on en doutât, ses habits lui servaient d'affiche. Il fallait voir la triple chaîne qui se croisait sur son gilet, et le faisceau de breloques qui lui battaient le flanc, et les bagues dont tous ses doigts étaient chargés, ce qui risquait pourtant de les rendre moins agiles, et la pomme d'or de sa canne. Volontiers aurait-il mis une clochette d'or à. son chapeau. Ainsi paré comme un roi de comédie, ce robuste quinquagénaire était si beau, que souvent de vieilles Laïs qui, tristement, cheminaient par les rues dans leur maigre fourreau d'indienne, sarrêtaient à le voir passer, et ne pouvaient se défendre d'un soupir en se disant: u Il fut notre ami. » Marseillette, d'ailleurs, se prodiguait; on le voyait partout, presque à toute heure; quelques esprits chagrins affectaient seuls de s'informer du lieu où Marseillette pouvait être quand on ne le voyait pas. Son inexplicable oisiveté ne laissait pas que d'inquiéter un peu ceux qui l'avaient connu jadis, avant qu'il n'eût eu la pensée de s'embarquer pour le nouveau monde, et, parfois d'étranges rumeurs s'élevaient de terre et couraient sur ce galant homme. Odieuses in

ventions, puériles calomnies qui venaient mourir d'elles-mêmes à. ses pieds. Dom Marseillette tenait désormais un trop gros état dans le monde pour que personne osât lui demander en face quel droit il avait d'y faire une si belle figure, et qui lui en fournissait les moyens. Lorsque, dans ses heures d'épanchement, Marseillette, au milieu d'un souper, disait négligemment à ses compagnons de table et de plaisir : « J'ai travaille’ aujourd'hui, n on sentie-regardait, on dressait les oreilles et l'on se poussait du coude. Mais, se disaiton en sortant, que fait-il donc? Ce qu'il faisait! les jours, les mois en s'écoulant ne servaient qu'à. épaissir le mystère. Toutefois comme on ne croit plus en ce temps-ci aux fortunes de prince rapportées de si loin, on tenait en effet pour certain que Marseillette travaillait, et que l'argent qu'il dépensait d'un si grand air n'était pas une manne tombée du ciel. Il fallait bien, au demeurant, qu'il le tirât de quelque part; personne ne doutait enfin qu'il ne fît quelque chose pour accroître et multiplier les fameux dollars dï/lmérique. Mais encore une fois, qu'était-ce donc que faisait dom Marseillette? On s'y perdait, on n'en savait rien. '

ll y avait en ce temps-là. dans le quartier de Batignolles, au fond d'une ruelle, une petite maison solitaire, que rien ne distinguait extérieurement que sa laideur. Les persiennes brunes s'ouvraient régulièrement chaque matin, entre neuf et dix heures; un serviteur sexagénaire, muet comme une tombe et de grise mine, apparaissait alors au bord d'une croisée, sur laquelle il attachait une grande cage qui contenait un superbe aras, et, tout aussitôt, il rentrait dans la chambre. L'oiseau s'aiguisait le bec, secouait les ailes, faisait reluire au soleil l'or et la pourpre de ses plumes, et préludait à quelque effroyable mélodie de sa façon; puis il s'animait à ces jeux comme le corbeau de la fable, battait avec fureur les barreaux de sa cage et remplissait la ruelle entière de ses cris perçants. O la surprenante histoire! Les voisins ne tardèrent pas à. découvrir que l'oiseau n'était point du tout là pour y prendre l'air du matin; on ne l'y mettait pas non plus dans la seule intention de leur rompre les oreilles ; le pauvre captif jouait son rôle dans une charade dont ils cherchaient en vain à saisir le mot : il servait de signal aux visiteurs, que ses cris guidaient à travers ce dédale obscur jusqu'à la mystérieuse maison, sans qu'ils eussent à demander leur chemin. Qu'imaginer après cela du maître de céans? Quelle vie pouvait-il bien mener? Quel métier sans nom pouvait-il faire? C'est un singulier personnage, en vérité, que celui qui s'avise de mettre à sa maison un perroquet pour ensaigne. L'invention, il est vrai, étztit nouvelle, ingénieuse, admirable. Mais que se passait-il, enfin, dans cet antre si bien gardé? Que fallait-il penser aussi des visiteurs qui venaient chaque matin

‘Il

frapper à la maisonnette? La plupart étaient de jeunes hommes, élégamment vêtus : ils arrivaient un par un, lentement, la tête basse, pleins d'hésitation, presque de peur. Le serviteur était là, qui les attendait; la porte s'ouvrait comme d'elle-même; ils entraient. Et puis on les voyait sortir pâles ou le visage en feu, fuyant jusqu'au bout de la ruelle, et, comme un prophète de malheur, le maudit aras les poursuivait de ses cris sinistres. Onze heures sonnaient : le dernier visiteur était parti, le vieux domestique venait reprendre l'oiseau sur la fenêtre, les persiennes se refermaient et jusqu'au lendemain, la maison redevenait muette. A midi et quelques minutes, la porte cependant sentrebâillait encore une fois pour livrer passage au maître lui—même, un gros homme de petite taille et de vive tournure, qui prenait le chemin de la ville, d'où il ne revenait sans doute que fort avant dans la nuit, car personne ne l'avait jamais vu rentrer. Marseillette, c'était bien lui, s'en allait en se frottant les mains.

Ce n'est point un appartement ordinaire que celui où dom Marseillette reçoit ses visites du matin. C'est un salon richement meublé avec delfrontées dorures en crépines et en baguettes, en incrustations, en encadrements, en bordures, sur la cheminée, sur la muraille, au plafond. La vilaine petite maison est un nid tressé de fils d'or. Tel est le somptueux réduit qui convient à un homme si sûr (l'être millionnaire et qui, pour achever de le devenir, n'a plus qu'à. risquer un dernier coup : il y a un coffre-fort dans un coin. Mais le maître Lui-même est là, carrément assis dans un superbe fauteuil, les jambes croisées, la tête mollement inclinée sur la paume de sa main. Voilà. le nouveau Marseillette, le voilà au saut du lit, frais, dispos, accommodé en homme qui sait les usages intimes du beau monde, vêtu en Turc, ne vous en déplaise, dans une robe de chambre à ramages. Marseillette a le temps de rêver maintenant, il rêve; il rêve au bien qu'il va faire maintenant qu'il est un homme riche. C'est pourquoi vous le voyez prendre dans sa poche un porte-feuille et en tirer"... quoi? Sans doute la liste de ses pauvres ou des amis qu'il oblige. Non, une liasse de lettres de change. ll les retourne, les examine; il s'arrête aux signatures, les étudie, les sonde du regard, comme si chacun de ces jambages avait pour lui quelque sens profond et caché, puis vous le voyez sourire. Tout a coup, il s'interrompt, remet vivement ces précieuses paperasses dans sa poche et reprend sa pose nonchalante. Quelqu'un vient, on a frappé. Pourquoi ce visiteur entre-t-il en balbutiant? Que vient-il chercher dans cette maison suspecte? Que veutil, ce jeune homme ordinairement si railleur et si altier qui maintenant se courbe et supplie? Ce qu'il veut, il le dit tout bas. Marseillette éclate de rire. « Mon cher, répond-il en se renversant sur le dossier de son fauteuil, ai-je la mine d'un usurier? n

— Oh! balbutie le visiteur en reculant d'un pas, point du tout, monsieur Marseillette, point du tout. — Pensez—vous être ici dans le taudis de quelque vieux juif, endurci dans le péché d'usure, la providence des mineurs précoces et des viveurs endettés? Est-ce que je me nomme lsaac ou Sa1omon?— Vous vous nommez Marseillette et..... — Le vieux juif est brocanteur de son métier. A défaut d'argent comptant qu'il n'a point, il vous offre les marchandises de la comédie. Apercevez-vous ici des crocodiles empaillés ou des cages d'oiseaux? — Je ne vois ici que de forts beaux meubles et..... —Est—ce que je ressemble à. Harpagon ou à Gobseclü- En aucune façon. ——Vous voyez que je sais mon Molière et mon Balzac. -— Monsieur Marseillette, cela ne 1n'étonne point. — Si je les sais, je ne suis donc pas un prêteur d'argent ordinaire. — Oh! je n'en fais pas de doute. — Si je n'en suis pas un, pourquoi venez-vous me trouver? — Je pensais, j'avais cru, on m'avait dit que..... — On vous avait dit..... quelque sot. Que vous avait-on dit‘? -- Monsieur, je vous demande pardon, je n'insiste plus. —Que vous avait-on dit morbleu? 1l me ferait perdre patience. Hé bien! où allez-vous? — Je me retire. — Hé! Restez donc.

— Tenez, mon cher, reprend Marseillette d'un ton pensif, il faut que vous sortiez de je ne sais où pour vous imaginer qu'il y ait encore des usuriers dans ce temps-ci. — Il n'y a donc plus d'usure? —— Il y a mieux. lilais savez-vous bien ce que c'était qu'un usurier? — Je croyais le savoir. — C'était un pauvre bonhomme dont la mauvaise foi n'aurait pas eu d'égale sous le soleil, n'eût été la mauvaise foi de ses débiteurs..... — Monsieur Marseillette, je ne suis pas un débiteur comme tout le monde..... — Personne ne veut être un débiteur comme tout le monde. Je reprends. Un pauvre renard, vous dis-je, à moitié mouton, défiant à faire peur et confiant à. faire pitié, le personnage le plus volé de toute la terre, bien qu'il fût le mieux sur ses gardes"... — Cependant il prêtait malaisément; on lui donnait de bons billets pour le garantir..... —Oui, mais l'échéance venue, on offrait de payer dans les mains du juge ou l'on ne payait point. Et le public de rire. Ce fut de tout temps un bon badinage que de tromper un juif. —— Mais, monsieur Marseillette, c'est l'usurier de la comédie que vous me dépeignez là. — La réalité n'en différait guère. Sans cesse moqué, trahi, dénoncé, toujours battu, car il avait la. loi contre lui, menacé, traqué, souvent mis en prison, toujours ruiné, voilà comment finissait le prêteur d'argent. Oh! les bons billets, les bons billets que le pauvre diable avait dans les mains! Il mourait de faim sur un lit de protêts.

Et là-dessus Marseillette est parti d'un second éclat de rire, puis brusquement il se retourne vers son interlocuteur confondu : a Ainsi,

lui dit-il, vous voulez de l'argent? — Vous m'en prêterez? -— Oui, mais je ne suis pas un usurier ordinaire, vous dis-je, prenez garde. —Que je prenne garde! Qu'est-ce à dire? —Je ne suis pas le pauvre diable dont je vous parlais tout à l'heure. Je ne suis pas le juif qu'on dénonce et qu'on rançonne. Réfléchissez. — Monsieur, je ne veux point vous dénoncer, je me flatte d'être un honnête..." Encore une fois, je ne suis pas un prêteur d'argent ordinaire, je suis un homme du monde moi, un homme prudent, qui fait une bonne affaire. N'allez pas vous y tromper. — Monsieur Marseillette, j'ai des garanties, je vous les offre. —— Des garanties! je n'en ai pas besoin, j'ai les miennes. Et d'ailleurs, je vais plus vite en besogne. Etes-vous décidé‘? — Sans doute. — Je vous ai averti, je m'en lave les mains, c'est vous qui voulez. — Oui. — Combien vous faut-il? — Cinq mille écus. — Soit, cinq mille écus. »

Marseillette se levait, ouvrait le coffre-fort, en tirait des billets de banque et une lettre de change, et portait le tout sur la table. « Six mille écus à trois mois, n disait-il, « huit mille à six mois, dix mille à un an. C'est mon taux légal à. moi, je ne connais pas l'autre. Signez. Que faites-vous donc. . . . . Vous alliez, je crois, signer de votre nom ! n

Le jeune homme laissait échapper la plume, et, bien qu’il eût le front couvert de sueur, il souriait. «Quoi! n s'écriait-il, u fallait-il donc signer du vôtre?» Marseillette, sans répondre, feuilletait un certain gros livre où sont inscrits, par ordre alphabétique, tous les commerçants de Paris. «Signez de ce nom-ci, » disait-il.

— De ce nom! —- Oui, de ce nom. — Je ne vous comprends pas. — Ne cherchez pas à comprendre. — Allons, monsieur Marseillette, je vois que votre belle humeur n'est point passée.—Vous avez raison, c'est de tout cœur que je vous oblige. L'idée de vous rendre heureux me met en joie. Voulez-vous signer? — Soit. — Mais point de votre nom, vous dis-je. — De grâce, monsieur, finissons cette plaisanterie. —Je n'ai jamais été plus sérieux. —- Et vous me proposez de. . .. . Mais vous n'y pensez pas, ce serait un..... — Un faux, je le sais bien. — Vous le savez? — Je le sais. — Misérable!

— La, là, » disait Marseillette, d'une voix caressante, « raisonnons un peu. Si vous payez ce billet la veille de l'échéance, qu'avez-vous à redouter? S'il vous a plu de le signer Antoine, par exemple, au lieu de Jacques, qui est votre nom, qui le saura? _. Ne le saurai-je pas, moi? — La belle affaire! — Mais, vous dis-je, c'est un..... — Il n'y aura de faux que si vous ne payez pas. — Monsieur, je crois que vous vous flattez de me tenter. — Moi! point. Rendez-moi mes cinq mille écus, j'y consens. — Hé! vous savez bien que je ne le puis. — Signez alors. — Jamais. — Vous êtes un enfant. Que ris

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