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CÜNTEMPÜBAI

ONZIÈME ANNÉE

2’ SERIEZ-TOME VINGT-CINQUIÈME

LXM DE LA COLLECTION

PARIS

BUREAUX DE LA REVUE CONTEMPORAINE

RUE DU PONT-DE-LODI, l

1862

Les auteurs elles éditeurs se réservent tous droits de traduction et de reproduction.

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Vive l'argent, d'où qu'il vienne! C’est, dit-on, la devise de notre temps. L'argent est comme ces belles courtisanes à qui nul ne songe à demander d'où elles sont sorties : chacun sait bien que ces Vénus-là. sont toutes nées d'un peu d'écume. Honoré Marseillette, dont je vais vous conter l'histoire, fut bien prés d'être un personnage, car il ne s'en fallait guère qu'il n'eût un million quand il mourut. Il y a de ces gens dont on ne peut sans injustice dire qu'ils ne soient rien, puisqu'ils sont toujours à la veille d'être quelque chose. La fortune, il est vrai, n'habite pas encore chez eux, mais ils comptent bien l'y tenir un jour. Ils se sont mis sur sa route, ils la guettent, ils la voient venir et ils se croient bien sûrs de la saisir au passage. La belle arrive, les aperçoit, se détourne et prend la traverse : voilà nos ambitieux déconfits. Marseillette avait fait d'abord comme tant d'autres, il avait longtemps guette la fortune; mais c'était un rusé compère, et l'idée lui vint une fois de semer des piéges à. loup dans le chemin : dame Fortune y resta prise.

Gaspard [Ionoré Marseillette tenait l'un de ses prénoms de la munificence de son parrain; son père y avait ajouté celui d'Honoré, quand il pouvait choisir entre tant d'autres; il semblait que cet honnête homme eût voulu conjurer l'avenir. Marseillette était de Touraine, où les enfants viennent au monde vifs, déliés, bien portants, bonne terre de gourmandise et de mille autres sensualités délectables, pays de hardis gausseurs, qui croient en Dieu, mais le craignent modérément. Son père y vivait en paix d'un héritage fort menu, quand, un beau jour, il avait eu l'excellente pensée de se marier à. une jolie fille à peu près aussi fortunée que son galant. Ce qu'ils rassemblèrent à. eux deux composa le plus beau rien du monde, ces deux amoureuses médiocrités firent une amoureuse misère. Un hymen si bien assorti ne pouvait manquer d'être heureux : aussi les deux époux se donnèrent-ils au plus vite des gages de leur bonheur, et, en moins de temps qu'il n'en faut ici pour le dire, Marseillette le père eut trois garçons, Louis, Charlot et Honoré! Trois fils, c'est l'ordinaire des patriarches, ce fut le compte de Noé. Mais lorsque les enfants eurent grandi, lorsqu'il devint impossible de leur tailler trois jaquettes dans les vieux habits du père, lorsqu'il fallut payer l'école, et finalement les envoyer au collége, alors, les époux Marseillette ne se repentirent point de s'être mariés parce qu'ils étaient bons chrétiens; mais ils s'aperçurent un peu tard que tout n'est pas douceur dans les fruits de l'amour, et ils se mirent à. travailler comme deux esclaves sous le fouet, sans répit et sans espérance. Souvent, lorsque impatient de satisfaire quelque créancier qui montrait les dents, ou bien, lorsque ayant atteint le bout de la semaine sans ouvrir de nouveaux crédits et tremblant de voir arriver la semaine suivante, Marseillette le père s'en allait aux champs aiguillonner ses valets, il se prenait à regarder d'un œil d'envie les deux bœufs insouciants et superbes qui traînaient sa charrue et lui faisaient un pain si dur. Le fardeau qu'il traînait lui semblait autrement lourd, et désormais, il était seul, car sa jolie femme était promptement morte à. la peine. Tant de courage et de sacrifices eurent enfin la récompense qu'ils devaient avoir : les enfants devinrent des hommes et quittèrent la maison; Marseillette le père vieillit dans l'isolement et finit délaissé. De ses trois fils, l'aîné Louis, le meilleur, le plus vaillant, le plus droit, le seul sur lequel il eût compté pour l'aider dans sa rude besogne, s'était. fait soldat à seize ans; le cadet Chariot, le plus épais, devint employé d'une administration généreuse, qui lui octroya soixante-quinze livres par mois, et lui mit la corde au cou. Quant à Honoré, le plus jeune et le plus alerte, il devina tout de suite qu'il y avait des métiers plus lucratifs que ceux de ses frères : il vint à. Paris, et tout d'abord, il ne fit rien.

n? d!

En ce temps-la, Gaspard Honoré avait des cheveux blonds, l'œil brillant, la mine fleurie; tant d'avantages ne manquèrent pas de le pousser dans le monde. Mais, quel monde? Le jeune maître àla bourse plate ne pouvait guère avoir d'accès ni dans le plus grand ni dans le plus riche; il se garda bien de faire choix ni du plus petit ni du plus pauvre, ou plutôt il ne choisit pas du tout, et, guidé par son heureux naturel, il entra de plain-saut dans le plus gai. Il fut d’abord beaucoup aimé, ce qui aide toujours a vivre. Il apprit à. chanter, à rire, à boire, à. jouer avec les fils de famille, à veiller la nuit entre des cartes et des verres, et à dormir la grasse matinée; il connut tous les secrets de la douce existence que mènent aParis, bon an mal an, dix mille enfants perdus de la grande mascarade sociale, qui ne savent point en se levant le matin où ils dîneront le soir, mais qui sont bien sûrs d'un dîner, tant ils surveillent de près celui du prochain, et, de fait, Honoré fit au moins un repas tous les jours. Cette vie de délices et de tours de force durait depuis cinq années, lorsqu'à. la grande surprise de ses compagnons de jeux, de galanterie et dalgarades, il arriva que le jeune 'l‘ourangeau se trouva las au beau milieu de la carrière, et qu'il la quitta brusquement. Même il en sortit d'une enjambée comme il y était entré d'un saut; ce petit Cupidon de Touraine était prompt en tout comme la poudre,

l et sa résolution avait été l'affaire d'une seule nuit. Cette nuit-là, re

gardant au fond de son verre, il avait cru voir s'y dessiner une assez maigre image de l'avenir, dont jusqu'alors il ne s'était que médiocrement préoccupé. Aussitôt il s'était pris a penser que s'amuser toujours, s'amuser quand meme, n'est point ce qui, pour un être raisonnable, peut avec raison s'appeler vivre : le plaisir ne mène qu'au plaisir,_à la fortune, jamais; il entraîne sa peine avec lui. Le plaisir est le père de l'insouciance qui engendre la pauvreté. Honoré Marseillette vint à penser cela, et, sans plus tarder, il envoya quérir un fiacre"... et partit.

Nul nentendit plus parler de lui durant dix ans. Un jour, on le revit. D'où revenait-il? D'Amérique. Amérique ma] avisée , qui n'avait pas su s'assurer un si brillant citoyen de plus en gardant le jeune Marseillette! Gaspard Honoré rapportait bien quelques dollars; mais le jour où il avait touché les côtes de France était le premier de son septième lustre, et c'en était fait de sa folle jeunesse et de ses grâces tourangelles; le cœur seul n'avait pas changé. Echauffé par le demi-succès de sa lointaine aventure, plus ferme que jamais dans le dessein de s'enrichir, plus fertile en ingénieuses ressources de toute espèce, bourrelé d'expériences et mordu par cent milliers de désirs, Marseillette se retrouvait sur le pavé du vieux monde, armé jusqu'aux dents contre son prochain. Ah! qu'il eût aisément réparé tous ses échecs s'il avait encore été le Cupidon d'autrefois! Il ne l'était plus. Le hardi compagnon, confiné dans sa solitude, dressa. de nouveaux plans de bataille. Cette fois, il avait enfin rompu avec la chimère et cessé pour jamais de croire a l'inspiration, aux grandsæcoups, à l'audace qui viole la fortune, et il savait bien que, pour s'enrichir, il n'y a qu'un moyen sérieux, qui est la patience.

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