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nous consoler de la blessure qui nous a été faite par notre grand comique. Mais Hippocrate avait répondu d'avance aux critiques des mécréants futurs, dans cette sentence : « Il y a des choses utiles, il y a des choses nuisibles, donc il y a une médecine. )

Platon n'y contredisait pas, seulement dans le troisième livre de sa République il fait dire à Socrate : « Est-il dans un Etat une marque plus sûre d'une mauvaise éducation que le besoin de médecins et de juges ? » – Ce qui prouve qu'il comptait sur l'hygiène pour se délivrer de la médecine, principalement, sans doute, de celle qu'il définit l'art de conduire et en quelque sorte d'élever les maladies. Repoussant cette morbiculture, Socrate voulait qu'on n'entreprît de guérir que les blessés ou les sujets atteints de maladies accidentelles ; il fallait, d'après lui, laisser glisser sur la pente fatale, sans les retenir, les infirmes et les valetudinajres, tous citoyens inutiles. Cette morale, un peu trop malthusienne, n'est pas la nôtre, et nous pouvons nous flatter de valoir mieux que nos devanciers sous ce rapport.

Il s'est aussi rencontre des hommes qui, dédaigneux des conseils de la science, ne craignent pas de s'improviser guérisseurs, essayant ainsi sur leurs semblables une médecine de fantaisie et d'aventures. Tel fut Caton l’Ancien, qui poursuivait de ses sarcasmes les savants médecins de la Grèce, tandis que son ignorance osait commettre un livre de médecine et qu'il traitait bêtes et gens dans sa maison avec des médicaments préparés de sa main. La civilisation actuelle renferme peut-être encore des Catons, moins l'austérité; mais aucun ne s'aviserait de contester à la médecine officielle le droit au respect des gens éclairés et raisonnables, droit qu'elle a conquis depuis longtemps.

La thérapeutique, née de l'instinct et d'un hasard heureux, développée ensuite par l'esprit d'analogie et d'imitation et rationalisée plus tard, a subi dans son évolution toutes les vicissitudes de l'esprit humain. Elle refléta tour à tour les préjugés et les idées régnantes ou bien les doctrines philosophiques du temps : ce qui revient presque au même, attendu que les erreurs populaires ne sont que les échos attardés des doctrines passées de mode.

A l'époque où les dieux intervenaient sans cesse dans les affaires humaines, où des fléaux déchaînés par eux les vengeaient du mépris des hommes, où la colère d'Achille et les convulsions d'Hercule accusaient le maléfice d'Apollon, il fallait bien conjurer le mal par des prières et des sacrifices. Dès lors les prêtres, ceux d'Egypte comme ceux du paganisme grec et romain, devinrent les dépositaires du pouvoir, justement envié, de préserver et de guérir. Pour conserver ce privilége, ils imaginèrent toutes sortes de pratiques superstitieuses : la magie, les attouchements, les charmes, les incantations, les amulettes, la poudre de sympathie, etc., etc., pratiques qui se sont propagées jusqu'à notre époque et qui règnent encore à l'ombre de l'ignorance. Nos rois n'ont-ils pas conservé, jusqu'à Louis XIV, le don de guérir les écrouelles par l'imposition des mains ? et l'eau de la Salette, en plein dix-neuvième siècle, ne fait-elle pas régulièrement des miracles ?

Quand on considère de haut les faiblesses humaines, quand on s'élève dans ces régions sereines où l'indulgence prend la place d'une juste sévérité, on parvient à découvrir un bon côté jusque dans les abus de ces étranges aberrations. Les pratiques dont il s'agit frappaient l'imagination des malades, elles lui inspiraient une confiance assez sotte, je l'avoue ; mais enfin elles affermissaient son moral et. contribuaient de la sorte à lui faire traverser sans encombre la crise périlleuse. A ce titre nous consentons à les absoudre.

A côté de cette médecine de supercheries et de fascinations, de sorcellerie et de magie, il s'en développa toujours parallèlement une autre qui devint à la vraie science ce que la mythologie fut à l'histoire. La mythologie personnifiait les astres et les més téores, les phénornènes naturels et les sentiments ou les passions; de son côté, la médecine des centaures et des matrones attachant une vertu spécifique à chaque substance comme elle accordait une existence concrète à chaque affection, tenait à la disposition de ses clients une collection de recettes et de panacées infaillibles. De nos jours, vous le savez, ce commerce est encore passablement lucratif.

Entre ces deux erreurs, propagées par l'ignorance ou la mauvaise foi, la vraie science ne parvint que lentement et difficilement à se constituer.

L'émancipation date du jour où des hommes nés pour l'observation commencèrent à chercher dans les lois naturelles la raison des accidents morbides ; elle date du jour où le premier d'entre eux entrevit dans le vague d'une physiologie rudimentaire l'explication des phénomènes observés. On vit ensuite la thérapeutique, subissant d'incessantes métamorphoses, se faire, sinon absolument passive et contemplative, du moins garder vis-à-vis des maladies une sorte de neutralité armée, avec les naturistes; s'attaquer aux tissus avec les solidistes; les resserrer ou les relâcher avec les méthodistes, partisans du strictum et du laxum; régénérer le sang et les autres fluides avec les humoristes; neutraliser les alcalins par les acides et réciproquement dans la doctrine iatro-chimique, etc., etc. Toujours à la remorque d'un système philosophique ou médical, toujours en arrière, par conséquent, des autres parties de la science, si bien que Stahl, dont l'animisme pouvait à la rigueur se passer de thérapeutique, saisi de découragement à l'aspect d'un tel entassement d'erreurs ou de préjugés, se contenta d'émettre le veu qu'« une main hardie entreprît de nettoyer cette étable d'Augias. »

L'entreprise, à ce qu'il paraît, tenta le courage de Bichat, qui en avait sondé les difficultés et qui disait de la thérapeutique : « Incohérent assemblage d'idées inconiérentes, elle est peut-être de toutes les sciences physiologiques celle où se peignent le mieux les travers de l'esprit humain : que dis-je ? Ce n'est point une science pour un esprit méthodique, c'est un ensemble d'idées inexactes, d'observations aussi bizarrement conçues que fastidieusement assemblées. On dit que la pratique de la médecine est rebutante ; je dis plus :: elle n'est pas, sous certains rapports, celle d'un homme raisonnable: quand on en puise les principes dans la plupart de nos matières médicales. » Mais la mort vint arrrêter le glorieux jeune homme au milieu de cette œuvre gigantesque et vraiment herculéenne. Cepenpendant l'auteur de l'Anatomie générale laissa, dit-on, un travail déjà très-avancé. Mérat et Delens se flattent de l'avoir eu entre les mains; par malheur, il n'a jamais reçu un commencement de publicité et je n'ai pu en retrouver la trace.

Mais les idées introduites par Bichat dans l'introduction de son Anatomie générale appliquée à la physiologie et à la decine, ne laissèrent pas que de pénétrer dans la pratique de son temps et d'imprimer leur cachet aux ouvrages relatifs à la thérapeutique qui parurent dans les premières années du siècle. C'est ainsi que les traités de Schwilgué (1809), de Barbier (d’Amiens) (1810 et 1818), d’Alibert (1817), peuvent être considérés comme appartenant à l'école de Bichat. Et comme Alibert fut longtemps professeur de thérapeutique, on peut dire que ce furent les opinions. de Bichat qui régnèrent dans l'école de Paris dès le commencement de la Restauration. Les médicaments y sont dépossédés de leurs. vertus antiscorbutiques, antipyrétiques, antihystériques, et de tant d'autres propriétés imaginaires qui ne sauraient qu'être anti...pathiques aux bons esprits; on proclama leur action physiologique sur les tissus et les propriétés vitales des organes, à savoir les contractilités sensible et insensible, la sensibilité organique et celle de

la vie de relation. A la vérité, les sectateurs de Bichat accordèrent une trop grande prépondérance aux modifications de la contractilité insensible; ils tombèrent alors dans la même exagération qu'on pourrait nous reprocher à l'égard de l'action des vaso-moteurs; mais enfin ils eurent le mérite de ramener la thérapeutique dans les voies de la physiologie, d'où elle n'est plus sortie et qu'elle n'abandonnera plus.

La doctrine de Broussais semblait appelée à donner l'élan à cette thérapeutique nouvelle. Il n'en fut rien. Fondé sur une base rationnelle, mais trop étroite, le physiologisme du Val-de-Grâce devint nécessairement exclusif de la majeure partie de la matière médicale dont l'action était réputée incendiaire. S'il ne faussa pas les principes de la science, il amena cependant une éclipse presque totale de la thérapeutique, qui ne dura pas moins d'une quinzaine d'années et laissa plusieurs générations médicales dans les plus profondes ténèbres. Les praticiens, d'abord volontairement désarmés, devinrent bientôt ignorants des ressources que la matière médicale avait mises entre leurs mains. Pour les ramener aux saines traditions, il fallut vaincre leurs préjugés contre les médicaments actifs et refaire toute leur éducation. La tâche n'était pas facile. Quelques adversaires de Broussais s'y dévouèrent, voulant ainsi effacer les dernières traces de la doctrine ennemie. Dans cette circonstance, comme toujours, la réaction dépassa le but. On ne se contenta pas de démontrer que la doctrine du Val-de-Grâce était insuffisante, on lui dénia toute part de vérité; on ne se borna pas à prouver que l'inflammation n'était pas l'unique procès morbide, et que, n'étant pas une et toujours semblable à elle-même, elle réclamait, selon les cas, des traitements très-divers, on refusa de voir l'inflammation où elle était réellement, et, par un retour fâcheux vers les errements de l'ontologisme, on réhabilita le dogme de la spécificité absolue des maladies et de celle des médicaments. Le grand Laënnec, car le génie lui-même a ses défaillances, fut le promoteur de ces idées rétrogrades. Ce fut néanmoins une brillante période pour la thérapeutique que celle des quelques années qui suivirent la chute du physiologisme.

Les esprits échauffés par la lutte, éclairés déjà par la discussion, étaient prêts à recevoir la semence féconde de la vérité lorsque les illustres auteurs du Traité de thérapeutique entrèrent en lice. Leur magnifique ouvrage, révélation d'une science ensevelie dans l'oubli, fit, pour ainsi dire, l’clict d'une découverte paléontologique ; il piqua la curiosité, excita l'intérêt et servit puissamment à répandre l'instruction. Il s'ensuivit une révolution dans les idées et les habitudes des médecins praticiens, révolution qui s'est régularisée depuis et qui se continue activement sous nos yeux par l'intervention de toutes les générations médicales formées à l'école de MM. Trousseau et Pidoux.

La réhabilitation des agents de la matière médicale, la connaissance plus exacte et plus approfondie de quelques-uns, tels que la belladone, l'extension de la plupart d'entre eux, des vues neuves et judicieuses sur les médications, des tentatives heureuses dans la voie expérimentale, partout le cachet d'une expérience clinique consommée : voilà les principaux mérites de ce grand ouvrage, bien perfectionné depuis, devenu classique, traduit dans la plupart des langues de l'Europe et parvenu maintenant à sa huitième édition.

Les idées défendues dans l'auvre commune, Trousseau vint les développer dans cette chaire et les propagea avec toute l'autorité de sa haute position et de son immense talent. Beaucoup d'entre nous ont eu le bonheur d'entendre cette parole vibrante, animée, pittoresque, qui se gravait si bien dans l'esprit des auditeurs. Nul, en effet, ne porta plus haut l'art d'énoncer les choses dans un langage clair et élégant, de souligner les points importants, de soutenir l'attention par des exemples choisis à propos et bien enchâssés dans l'exposition générale du sujet. Trousseau était, en un mot, le modèle du professeur éloquent et persuasif ; et lorsqu'après avoir jeté le plus vif éclat sur la clinique médicale de l'Hôtel-Dieu, il revint à sa chaire de prédilection, la foule avide de l'entendre se pressa autour de lui comme aux meilleurs jours. On assistait en quelque sorte à une seconde restauration de l'enseignement thérapeutique, car l'un des plus dignes représentants de la grande école anatomopathologique française, le professeur Grisolle, qui avait occupé la chaire dans l'intervalle, n'avait jamais considéré cette position que comme un acheminement vers la Clinique, où l'appelaient toutes ses prédilections et toutes ses aptitudes.

Par malheur, cet échange de chaires, qui remettait chacun à sa place et qui semblait devoir être si profitable à l'intérêt général, ne porta pas tous les fruits sur lesquels on était en droit de compter. Le professeur Grisolle ne tarda pas à être frappé de paralysie et fut perdu pour la science. Trousseau, dont le caractère vraiment chevaleresque ne se démentit en aucune circonstance, qui avait décidé de prendre sa retraite, afin, disait-il, de donner l'exemple et pour

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