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raient au parricide. Ils voulaient tenir Agrippine à l'écart, inoffensive, sans influence: ils ne pouvaient prévoir à quelle extrémité se porterait le jeune monstre. Certes ils n'ont point été avertis du complot tramé par Néron, par ses favoris et par Anicetus, le préfet de la flotte. Mais, lorsque le premier acte eut échoué, lorsque Agrippine, blessée à l'épaule, fit savoir qu'elle vivait encore, ils furent appelés en conseil, ils reçurent la terrible confidence; ils trouvèrent bon qu'Anicetus achevât ce qu'il avait commencé! Lorsque Néron, abattu par une nuit d'insomnie et de terreur, se crut, comme Oreste, assiégé parles furies, Burrhus envoya les prétoriens le consoler et le féliciter. Sénèque rédigea la lettre que l'empereur adressait au sénat et qui était une apologie de son parricide. Dans quel abîme ces malheureux ministres n'ont-ils pas été entraînés par une série de faiblesses et par cinq ans de complaisance toujours croissante? Us ont accepté la responsabilité du crime en acceptant la complicité du lendemain. Le sang d'Agrippine rejaillit sur leur front: ils restent déshonorés, impuissants, inutiles. Avec eux tombe le parti des honnêtes gens.

Néron sent bien qu'il s'est émancipé par le parricide. Dès lors il se développe librement et ne compte plus avec personne. Ses instincts, que l'incendie de Rome va exaspérer jusqu'à la fureur, prennent des proportions terribles. Entraînés par la passion du pouvoir qui leur échappe, forcés de suivre leur maître, n'ayant pas le courage de le quitter, ils ne sont plus qu'un jouet lamentable. Leurs efforts impuissants excitent encore quelque compassion. En vain ils laissent l'empereur descendre dans l'arène et conduire des chars aux applaudissements du peuple romain; en vain ils appellent à leur secours déjeunes poètes, Lucain, Perse, qui flattent les goûts littéraires de Néron et sa démangeaison d'écrire; en vain ils amènent des philosophes, que Néron n'écoute qu'après boire, pour les mettre aux prises et en rire; leur influence est perdue, parce qu'elle reposait uniquement sur leur autorité morale et sur leur vertu. Dès qu'ils sont des complaisants et des complices, ils ne sont plus rien. Burrhus imprimait encore quelque respect, parce qu'il était prudent de compter avec le chef des prétoriens. Il mourut le premier et Sénèque ne fut plus qu'un objet de mépris pour la cour.

Eh bien, c'est lorsque l'expiation commence, que commence le beau rôle des honnêtes gens sous Néron; c'est lorsque leur parti est abattu qu'il se relève véritablement; c'est quand ils ne sont plus rien dans l'Etat qu'ils deviennent grands par la persécution. Au lieu de recourir à des expédients stériles et à des mesures transitoires, ils travaillent pour l'avenir et préparent à l'humanité de meilleurs jours par leur martyre. Les stoïciens avaient abandonné César et ses précepteurs souillés par le crime. Thrasea s'était levé au milieu du sénat, quand on avait commencé à lire l'apologie du meurtre d'Agrippine, et il était sorti silencieux. C'était une rupture éclatante avec les ministres philosophes. Bientôt ce seront ces ministres qui, dépouillés du pouvoir, iront rejoindre les stoïciens, adopter leurs principes, pratiquer leurs vertus, imiter leur héroïsme et mourir avec eux.

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C'est, en effet, le parti des stoïciens qui s'empare de la scène et de l'admiration du monde : jusque-là il était resté au second plan, soutenant seulement les gens de bien qui essayaient de gouverner l'empire. Le temps de gouverner est passé; la lutte et la protestation commencent. Les stoïciens étaient partout et avaient pris une importance singulière dans la société romaine. Leur doctrine, qui était restée chez les Grecs une théorie, était devenue à Rome une vertu, car le génie latin lui avait imprimé un caractère strict et pratique; elle était, comme toute manifestation philosophique, le privilège des classes intelligentes; elle était la consolation des âmes douces, le refuge des âmes dégoûtées du monde, la forteresse des âmes fières. Les femmes, qui, dans toutes les époques de péril et de crise, luttent de zèle avec les hommes, étaient stoïciennes comme plus tard elles seront chrétiennes. Arria, dès le règne de Claude, apprend déjà à son mari Paelus comment on meurt.

Le beau livre de M. Martha l, Les Moralistes sous l'Empire romain, montre comment les philosophes de cette époque deviennent de véritables directeurs spirituels et sont appelés à exercer une sorte d'apostolat: quelques-uns escortent leurs amis jusqu'au lieu du supplice, les exhortant, soutenant leur foi comme le feront plus tard les confesseurs. Cornu lus, Musonius Rufus, Demctrius, Sénèque après sa disgrâce, Virginius, quoiqu'il professât la rhétorique, sont des directeurs de conscience en même temps que des philosophes stoïciens; dans les lettres, le stoïcisme est représenté avec éclat par Lucain ou plutôt par Perse, le chaste et austère républicain2; dans la politique, par le grand Thrasea.

Bien vivre et bien mourir, conformer sa conduite à une morale rigoureuse, soumettre ses pensées et ses actes à une règle pratique, se vouer à la vertu pour elle même, sans mérite ni espoir de récompense, s'abstenir de tout contact avec les grandeurs et avec la cour pour rester

1 Voyez surtout les trois premiers paragraphes du chapitre 1". —' Voyez le chapitre second du livre de M. Marlha. intitule: Un poète stoïcien.

pur, pour rester digne, pour rester libre, regarder la mort comme l'affranchissement suprême et le droit de mourir comme une victoire éclatante sur la tyrannie, tels étaient les nobles principes que professait l'élite de l'aristocratie romaine. Non-seulement ces principes étaient appliqués avec d'autant plus de courage que les vices et les crimes étaient plus fréquents autour de l'empereur, mais les prosélytes se multipliaient à Rome et dans les provinces. La jeunesse se prenait de passion pour les exemples de fermeté et les beaux caractères. La protestation sublime de Caton contre la violence politique et les attentats impunis devenait une religion; l'abstention politique devant un gouvernement méprisé devenait un devoir; la belle et sereine figure de Thrasea devenait un idéal. Je voudrais connaître ce Socrate romain, si doux envers les siens, si ferme contre les oppresseurs, si dur avec lui-même. Son buste existe sans doute, ignoré, anonyme, sans aucun signe de reconnaissance, dans quelque musée de l'Europe, parmi tant d'autres bustes que l'archéologie n'a pu 'encore désigner par leur nom. Les monnaies et les pierres gravées, dont les inscriptions nous éclairent, manquent complètement: les traits des plus vils empereurs ont été immortalisés par l'art, tandis que l'image de Thrasea est perdue pour la postérité. Ses actes restent, en font un type d'austérité politique et assurent sa gloire; nous pouvons du moins comprendre comment il était devenu un modèle d'abstention pour les coeurs généreux, un danger pour le gouvernement impérial. Assidu au Sénat, tant que Néron parut suivre les honnêtes inspirations de ses ministres, Thrasea se lève et sort chaque fois qu'un acte honteux est annoncé ou proposé à l'assemblée. L'apologie du parricide, l'apothéose de l'enfant de Poppée, qui avait quatre mois, l'apothéose de Poppée elle-même sont l'objet de cette protestation silencieuse et solennelle qui pouvait être un arrêt de mort. Bientôt, lorsque Néron se plonge dans le crime, Thrasea cesse d'assister aux séances du sénat. Il n'y met plus les pieds pendant les trois dernières années de sa vie; il ne prononce plus le serment d'usage au début de l'année; il n'offre ni sacrifices ni prières publiques aux dieux pour César, précédant, en cela, les chrétiens; cette force de résistance tranquille et cette puissance du mépris excitent l'enthousiame, non-seulement de ce qu'il y a de plus fier à Rome, mais du monde entier. L'acte d'accusation contre Thrasea nous apprend que «les provinces et les armées attendaient «avec impatience le journal officiel de Rome (Diurna, dont le nom est «resté en italien, Diario) pour savoir ce aae Thrasea n'avait pas fait,» c'est-à-dire pour constater son abstention et flétrir tout ce dont il s'était abstenu.

On devine quel est le danger d'une telle conduite pour un gouvernement et combien un despote doit redouter la contagion d'un tel exemple. Que deviendrait-il, si les autres sénateurs imitaient Thrasea, si les chevaliers imitaient les sénateurs, si tous ses sujets s'abstenaient? L'empire ne serait plus qu'une poignée de brigands campée sur le Palatin. Quoique Néron , qui avait des sentiments d'artiste, admirât Thrasea et l'eût d'abord ménagé, il comprenait la portée de la guerre honnête et déclarée que lui faisaient les stoïciens. Peu à peu ils allaient détacher de lui l'univers; ils persuaderaient aux hommes immobiles d'attendre que leur maître tombât à terre, par son propre poids ou par le poids de ses fautes. La peur prit Néron et il frappa. Certes la persécution n'a fait que hâter le triomphe des idées qu'il redoutait. Mais ce qui prouve que Néron et ses amis avaient une intuition prophétique du danger, c'est que la chute de l'empereur est telle que l'eût pu souhaiter Thrasea lui-même; elle est le résultat, sinon prévu, du moins inévitable de la politique stoïcienne. Néron tombe, parce que ses sujets cessent de le soutenir. Il n'est ni vaincu par une armée, ni renversé par un parti, ni assassiné par un conspirateur. Le monde, fatigué, se retire de lui; et, en pleine paix, quand Galba est encore en Espagne avec une seule légion, quand Vindex va être vaincu en Gaule, Néron, pris de vertige au sommet de cette puissance qui n'a plus de base, se précipite lui-même, s'abandonne lui-même, s'exécute lui-même, arrachant peut-être un sourire aux stoïciens qui lui avaient survécu.

Ainsi s'explique la persécution subite de Néron contre les stoïciens : il répond à leur guerre sourde par une guerre déclarée, à l'abstention par l'assassinat. Sa vengeance atteint d'abord les deux précepteurs qui l'ont conduit dans le piège et qui ont prêté tant de force aux stoïciens. Burrhus, pris d'un mal de gorge, est soigné par un médecin que lui envoie Néron; sa gorge, touchée par la plume qui a ouvert à Claude l'accès de l'Olympe, enfle, se décompose et ne laisse plus passer l'air. La plume était-elle empoisonnée? Burrhus le laissa croire, car, lorsque Néron vint s'asseoir au chevet du mourant et lui demanda comment il se trouvait «Bien,» lui répondit Burrhus, et, sans un adieu, sans un regard, il se tourna du côté de la muraille. Sa mort excita des regrets universels, et ses vertus furent célébrées par la douleur publique. Sénèque doit mourir à son tour, impliqué dans la conspiration de Pison. Il vivait dans la retraite, pratiquant le mépris des richesses, au milieu des biens immenses qu'il avait offerts en vain à Néron, buvant l'eau d'une source, mangeant des fruits sauvages, dormant sur une couchette si dure qu'elle ne gardait pas l'empreinte de son corps, rachetant ses faiblesses par l'ascétisme, calmant ses remords par la méditation et le sacrifice: c'était une véritable pénitence. L'ordre de se tuer le trouva prêt: il se fit ouvrir les veines et loua la jeune et belle Pauline, sa femme, qui voulut partager librement son sort. Les émissaires de Néron bandèrent les blessures de Pauline, qui conserva toute sa vie la pâleur de la mort. Quant a Sénèque, comme le sang coulait à peine de son corps exténué par le jeûne, il se fit trancher les veines des pieds, puis celles des jarrets, et, comme il ne réussissait pas à rendre lame, il se fit porter dans son étuve et suffoqua après avoir invoqué Jupiter libérateur et dicté un dernier discours. De même, Lucain, son neveu, Espagnol jusqu'au bout, usait de son dernier souffle pour réciter ses propres vers, où il décrivait la mort d'un soldat.

Les victimes se multiplient autour de ces illustres victimes. La conspiration de Pison, acte fatal d'un étourdi, qui servit à perdre plus d'innocents que de conspirateurs, fut le prétexte des fureurs de Néron.

Déjà Silanus, Cassius, Rubellius Plautus ont péri; Lateranus se laisse égorger sans mot dire par un tribun qu'il sait son complice. Tandis que les stoïciens et leurs amis sont exilés en foule, formant dans les îles, selon l'expression de Tacite, de véritables colonies, leurs chefs doivent mourir: ils s'en réjouissent, car ils veulent laisser de grands exemples; les femmes luttent d'héroïsme avec leurs pères et leurs maris, comme le feront bientôt les femmes chrétiennes. BareaSoranus et sa fille Servilia quittent la vie en proclamant que le trépas est la délivrance. L. Vêtus, Sextia, sa belle-mère, Pollutia, sa fille, enveloppés de longs vêtements, plongés dans des baignoires disposées à dessein se font ouvrir les veines à la même heure et attendent la mort en se regardant avec tendresse : chacun demande aux dieux d'expirer le premier pour ne point survivre, fût-ce de quelques minutes, à ceux qu'il chérit. Le ciel juste les rappelle dans l'ordre de la nature. Enfin Thrasea, cité devant le sénat, refuse de se défendre et de démentir ainsi sa politique d'abstention. Il attend son arrêt dans le beau jardin qu'il cultivait lui-même, entouré de ses parents, de ses amis, de femmes vertueuses et charmantes, donnant à Perse, son neveu, ses fiers conseils, discutant avec le philosophe Demelrius, s'entretenant aussi tranquillement que Socrate dans sa prison. On apprend la condamnation: les larmes éclatent, Thrasea les calme et les contient; il défend à sa femme d'imiter sa mère, la célèbre Arria; il faut qu'elle vive pour protéger leur fille dont l'époux n'est condamné qu'à l'exil. Il abrège ses adieux, tend les bras au médecin, et, quand le sang a coulé jusqu'à terre, il lait approcher le questeur qui lui a signifié son arrêt : « Offrons,

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