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Le Mahâbhârata.

Traduction générale, par M. Hippolyle Fauche; les neuf premiers volumes, grand in-8°, Paris, 1863- i 868. — Fragments du Mahâbhârata par M. Th. Pavie, in-8°, Paris, 1844- — Onze épisodes du Mahâbhârata par M. Ph. Ed. Foucaux, in-8°, Paris, 1862.

DOUZIÈME ARTICLE '.

LA BHAGAVAD GUITA. .

Après cette traduction et cet examen de la Bbagavad Guîtà, je reprends l'analyse du Mahâbhârata, et je la poursuis sur le même plan que j'ai précédemment adopté. Je serai aussi concis que je le pourrai, tout en voulant faire connaître le poëme dans ses détails principaux. Mais il ne dépend pas de moi, malgré mes efforts, d'éviter ces longueurs interminables et ces prolixités incessantes. Il ne faut pas perdre de vue que l'œuvre entière a deux cent mille vers, et que, dans cette étendue prodigieuse, des épisodes comme celui de la Bhagavad Guîtâ, et même de plus développés encore, se perdent et disparaissent comme des fleuves dans l'océan. Ainsi le chant qui vient après celui de Bhîshma est appelé le Dronaparva, et il est uniquement consacré à raconter la mort de Drona, qui ajoute une nouvelle perte à celle que les Kourous viennent de subir. Or le Dronaparva n'a pas moins de neuf mille six cent cinquante çlokas, ou dix-neuf mille trois cents vers. C'est quatre mille vers environ de plus que l'Iliade. Mais, dans le cours de ces dix-neuf mille trois cents vers, que de fois le poète s'égare et oublie son sujet! Que de détours! ou plutôt que d'aberrations! On en jugera de reste; je n'insiste pas; et les réserves que je fais n'ont pour but que de diminuer, s'il se peut, la surprise et peut-être aussi l'ennui du lecteur.

Nous en sommes resté à la mort de Bhîshma, généralissime des Kourous, évitant héroïquement la main moitié virile, moitié féminine, de Çikbandî, et ne voulant mourir que de la main d'Ardjouna, seule digne de le frapper1. Cette mort cause une immense douleur dans les deux armées, qui vénéraient également le grand et vertueux Bhîshma; mais elle cause surtout le deuil dans l'armée qui avait le bonheur d'être commandée par lui. L'armée des Kourous, privée de son chef magnanime, est «comme un ciel sans étoiles, comme l'atmosphère sans le «souffle du vent, comme la terre manquant de grains, comme une voix «qui ne peut plus articuler, comme l'armée des Asouras après que son «chef Bali eut été vaincu, comme une vierge à la jolie taille sans paie rures, comme une biche, veuve du chef de son troupeau et entourée «de loups affamés dans une forêt, comme la caverne de la montagne «vide du lion qui en faisait son asile, comme un vaisseau brisé, battu «dans la grande mer par tous les venls2. »

'Voir, pour les onze premiers articles, le Journal des Savants, cahiers d'août, septembre, octobre, novembre i865, octobre et novembre 1867, janvier, mars, avril, juillet et septembre 1868.

Cependantil faut imposer un terme aux plus justes regrets ; et, comme les combats peuvent recommencer dès le lendemain, il n'y a pas un instant à perdre pour choisir un nouveau chef non moins habile que celui qu'on vient de perdre. D'une voix unanime, l'armée des Kourous appelle Karna au commandement resté vacant. Mais Karna s'est retiré depuis dix jours dans la forêt, pour y pratiquer les austérités ordinaires des anachorètes; il a été blessé de quelques procédés de Bhîshma à son égard, et il a cru devoir s'éloigner. Mais la mort efface tout ressentiment, et Karna, qui comprend mieux que personne tout le mérite du héros qui vient d'expirer, en fait en son cœur le plus sincère éloge3; il n'hésite pas à le répéter devant toute l'armée, quand il est revenu clans ses rangs. Il fait plus, et, Rapprochant du cadavre de Bhîshma. il lui demande la permission de recueillir un héritage si lourd. Bhîshma, qui sans doute ressuscite pour un instant, sans qu^ le poète daigne avertir ses dévots lecteurs d'une chose aussi simple *, encourage vivement Karna à se charger de ce fardeau, et Karna, soutenu par des conseils si bienveillants et si augustes, se rend auprès de Douryodhana. Mais le roi, qui a peut-être moins de confiance que Blnshma dans le talent de Karna, ne le met pas à la tête de son armée; il le prie seulement de vouloir bien lui désigner celui qui est le plus capable de la conduire. Karna, qui n'éprouve pas le moindre désappointement, indique, pour le remplacer et pour être généralissime, Drona, le maître et l'instituteur de tous les guerriers dans l'une et l'autre armée, et qui, par la supériorité de sa science, ne peut porter ombrage à qui que ce soit en devenant le chef commun de tous les rois alliés des Kourous. Chacun respecte et admire l'Atchàrya, et l'on est tout prêt à lui obéir. Douryodhana approuve ce choix si bien justifié, et il offre le commandement à Drona, qui l'acceptel. Karna lui-même marchera sous ses ordres, et il se contente d'être le chef du corps des archers, tout en gardant une autorité morale dont celle du généralissime lui-même n'approche pas 2.

1 Voir plus hnul, septième article, cahier de janvier 1868, page3i. Il faul se rappeler, en oulre, quelle est la forme de récit qu'adopte le Mahàbhârala dans Sont son cours. Celle longue histoire est incontée nu vieux roi Dliritaràslitra, qui est aveugle et malade, par son écuyer et son principal serviteur Sandjaya. Avec la célérité la plus louable, Sandjaya, qui assiste à toutes les péripéties de la bataille, revient en l'.flte toutes les nuits à la ville d'Hastinapoura, afin de tenir sans cesse le vieillard au courant de tout ce qui se passe. (Mahàbhàrata, Dronaparva, çloka 8.) Sur ce rôle de Sandjaya, voir encore le septième article, page 36. — s Mahàbhàrata, Dronaparva , çlokas i-31. —' Ibid. çlokas 55-84- — 4 IbiJ. çlokas 11 5-1 28. Ces résurrections inopinées sont choses si fréquentes dans les légendes hindoues, que personne ne semble y faire la moindre attention.

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Drona inaugure son généralat par des promesses qui font la terreur et l'admiration des deux armées3. Mais il succombe bientôt lui-même, aux coups des ennemis; et le poète, qui vient à peine de nous Je montrer en qualité de général de tous les Kourous, nous annonce presque aussitôt sa mort. C'est le procédé habituel de Vyâsa; nous l'avons déjà vu pour le trépas de Bhîshma4. Mais, quoique nous sachions que Drona est tombé victime de son courage, nous ne savons pas précisément tous les détails de sa chute; et, si par hasard nous étions quelque peuindilférents à ces détails, après le dénoûment qu'on nous a annoncé si prématurément, le vieux Dhritaràshtra n'est pas froid sur un pareil sujet; il demande à Sandjaya de lui raconter dans les plus grands détails le trépas de ce second généralissime, aussi brave et aussi malheureux que le premier. Sandjaya n'y manque pas; et, après avoir ainsi préparé sa narration, il ne lui faut pas moins de dix-huit mille et quelques cents vers pour la dérouler et la mener à bonne lin, au travers de mille circuits plus compliqués les uns que les autres. Ce long récit est continué par Sandjaya sans autres interruptions que les demandes monotones de Dhritaràshtra, qui, en apprenant quelques péripéties de la bataille, n'est jamais pleinement satisfait de la première réponse qu'on lui fait; il en exige toujours une seconde, ou même une troisième, qui n'est au fond que celle qu'il a d'abord reçue, mais qui a le grand avantage pour

'Mahâbhârata,Dronaparva.çjoka 173. — * Ibid. çioka i85.— 'Ibid. çlokas 212ibi. —' Voir plus haut, septième article, cahier de janvier 1868, page .43. Celle forme est étrange, et elle choque noire raison autant que notre goût; mais il ne paraît pas que le goût indien en soi choqué. — s Mahâbhârata, Dronaparva, çloka lui d'être infiniment plus précise. Il n'y a rien de plus monotone que ces interrogations presque constamment identiques, si ce n'est peutêtre l'aigreur non moins constante avec laquelle Sandjaya se fait un devoir de reprocher au vieux roi d'être la cause de cette guerre sacrilège. C'est Dhritaràshtra qui a permis la funeste partie de dés; et, sans ce jeu fatal, la sanglante dissension n'eût pas divisé les deux familles. Cette fois il faut près de quatre-vingts vers à Dhritaràshtra pour poser à Sandjaya cette simple question : «Comment Drona est-il mort'?» Mais il paraît que l'émotion du pauvre monarque se mesure à sa prolixité; car il arrive à peine au bout de cette question douloureuse, qu'il perd connaissance, accahlé par les regrets qui le dominent. Ses officiers, ses femmes, épouses légitimes ou concubines, se précipitent aussitôt pour lui prodiguer leurs soins. Mais, dès qu'il a repris haleine, il recommence ses interrogations avec une vivacité nouvelle; et, pour ce second appel à son interlocuteur, il emploie deux cent quarante-quatre vers2. Voici donc ce que lui rapporte l'exact Sandjaya, qui a tout vu de ses yeux et dont l'excellente mémoire n'a rien oublié.

Drona, qui est fort présomptueux, prie le roi Douryodhana de former un souhait, et il se charge de l'accomplir. Le roi, qui désire naturellement la victoire, se borne à demander que son ennemi le roi Youddhishlhira lui soit amené prisonnier. C'est un moyen assez doux de terminer la guerre. Mais le malheur veut que ce vœu si clément et si simple soit une impossibilité. Drona déclare que Youddhishthira ne peut être fait prisonnier; et bravement, au lieu de sa captivité, il propose sa mort. Mais Douryodhana doit, h son tour, décliner cette offre; et il justifie son refus assez finement. Youddhishthira tué, ses frères n'en seront que plus furieux, et rien au monde ne saurait leur arracher une victoire qu'ils poursuivront avec une énergie redoublée. Au contraire, si Youddhishthira est seulement pris, on un fera un sûr moyen de conciliation; et, pour racheter sa vie menacée, ses frères consentiront à retourner pour jamais dans les bois et à y subir un exil viager au lieu d'un exil de quatorze ans. Cet argument péremptoire semble toucher Drona; il fera donc Yotfddhishthira prisonnier au lieu de le faire périr. Mais à cela même il trouve une nouvelle difficulté. Youddhishthira ne peut être appréhendé tant que son frère Ardjouna est auprès de lui. Il

1 Mahâbhdrata, Dronaparva, çlokas a68-3o6. Cette question est posée un peu plus brièvement que celle qui concernait la mort de Bhîshma. Cette dernière avait deux cents vers. La méthode reste toujours la même, et cette uniformité, qui nous rebute, charme les lecteurs hindous; voir le septième article, cahier de janvier 1868. page 3i. —' Ibid. çlokas 3l 1-433.

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faut donc éloigner Ardjouna, ce qui n'est guère plus facile que de saisir le roi lui-même. Nous verrons dans un instant quel stratagème on emploiera pour écarter l`invincible Ardjouna; mais, en attendant, la promesse de Drona a été à peine formée dans le camp des Kourous. pleins dejoie et d`espérance, que cette promesse est immédiatement connue dans le camp ennemi, où Sandjaya sans doute a des intelligences non moins complètes que dans le sien. Youddhihsihira. très-troublé de cette menace de Drona, interpelle Ardjouna ct le supplie de ne pas l'abandonner. Ardjouna, qui aime son frère autant qu'il le respecte, jure solennellement qu`il ne le quittera pas. Il ne peut tuer Drona de sa propre main, parce qu`il en a fait vœu; mais, Ardjouna vivant. Drona ne pourra prendre Youddhisbthira. Le jeune vainqueur ajoute qu`il n'a jamais manqué à sa parole, de même qu`il n'a jamais essuyé une défaite. Youddhishthira est pleinement rassuré '_ Cependant Drona se hâte d`engager la bataille, et il se signale par les exploits les plus prodigieux, qui attestent son courage sinon encore son habileté. Il lait un effroyable carnage des Panclavas. lei se place une description étonnante, dont je crois devoir citer les principaux traits pour donner une idée plus précise du goût de Vyâsa, ou du compilateur du Mahâbhàrata. ll est bien entendu que Drona fait couler un torrent de sang, et voici comment le poète dépeint ce fleuve épouvantable. u Ce fleuve avait une vitesse dont la fureur des combattants était « la source; il avait des armées pour llots, et, au lieu (l'entraîner des « arbres dans son cours, il entraînait des hommes; le sang formait ses <. ondes; les chars formaient ses tourbillons; les chevaux et les éléphants «accumulés dessinaient ses rives; il transportait des cuirasses en guise de « lotus; il était bordé de chair meurtrie au lieu de boue; son sable était «un amas de graisse, de moëlle, de membres rompus; son écume se «composait de turbans; il avait des flèches et des dards roulant dans « son sein au lieu de poissons; les cadavres qu`il charriaitle rendaient in« francbissable, comme le torrent qui eharrie de grandes pièces de bois; « il était encombré de chars au lieu de tortues; en même temps il était «émaillé de mille parures, et les armes répandues par milliers sur ses «bords y figuraient les fleurs les plus diverses. que la poussière de la « bataille ne pouvait souiller; sur ces cadavres portés à la demeure « d'Yama, s'abattaient à l'envi les troupes alfamées des oiseaux de proie; «dans les eaux de ce fleuve formé. (le sang humain, les héros tenaient « lieu de serpents; les ombrelles brisées y figuraient les cygnes; les bra

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