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précipiter dans la mer. Le brave contre-amiral écossais, qui avait peu de goût pour le. métier de geôlier, écrivait à Orlof qu'il n'avait jamais fait un service si pénible. Le 11 mai 1776 il jetait l'ancre devant Cronstadt, et quelques jours après remettait ses prisonniers à un officier chargé de les conduire à la citadelle de Pétersbourg.

Dès le 22 mars Catherine avait donné l'ordre écrit au feld-maréchal prince Alexandre Golitsyne de mettre en état d'arrestation et d'interroger une femme qui se disait fille de feu l'impératrice Elisabeth Pétrowna. « Cette femme, après avoir erré partout avec Radziwill, célèbre « par son libertinage, est heureusement tombée dans un piège tendu par « le comte Orlof, et le contre-amiral Greigh est chargé de la conduire en «Russie. » Le 26 Golitsyne la visitait et la faisait écrouer dans la forteresse. «L'émolion, disait-il, l'a rendue malade; elle a une toux sèche « et des crachements de sang. J'ai cru devoir lui donner une chambre «dans l'appartement du commandant.1) D'abord, il avait interrogé les gens de. sa suite et n'avait pu en tirer aucune lumière, mais il pensait que les deux Polonais n'avaient pas été ses dupes et qu'il fallait les regarder plutôt comme ses complices.

Peu de jours après, il transmettait à l'impératrice un long rapport, qui paraît être le résumé de l'interrogatoire qu'il avait dirigé, a La «prisonnière a déclaré qu'elle s'appelle Elisabeth, et qu'elle a vingt« trois ans. Elle ne sait où elle est née et ne connaît ni son père ni sa «mère; elle sait seulement qu'elle a été baptisée dans la communion «grecque et qu'elle a été élevée à Kiel chez des négociants nommés « Peret ou Péran. Lorsqu'elle demandait qui étaient ses parents, on lui « répondait qu'elle les connaîtrait bientôt. A l'âge de neuf ans, elle quitta « Kiel en compagnie d'une dame du Holstein nommée Catherine, qui avait «été sa gouvernante, et de trois messieurs. Elle est allée avec eux en « Russie, en passant par la Livonie, traversant Pétersbourg et ne s'arrê« tant qu'aux frontières de la Perse. On lui avait dit qu'on la menait à « Moscou chez ses parents. Sa gouvernante s'aperçut qu'on les trompait, cet elle lui jura qu'elle ne la quitterait pas. On l'établit dans une «maison; elle ignore le nom du pays où elle se trouvait, elle sait seule« ment qu'à 6 ou 7 verstes il y avait une horde. Dans la maison vivaient « trois vieillards et une femme fort âgée qui disait être dans ce lieu depuis « vingt ans, ce qui fit croire à la prisonnière qu'on l'avait conduite là «elle-même pour son malheur 1. Pendant quinze mois qu'elle demeura «avec ces gens, elle fut toujours malade, et elle croit qu'on l'avait em

1 II y a une certaine adresse à désigner ainsi la Sibérie sans In nommer.

«poisonnée. Tandis qu'elle se désolait, la vieille lui dit qu'elle était re tenue par l'ordre de l'empereur Pierre III. La langue du pays, qu'elle et sa gouvernante avaient apprise, ressemblait au russe; mais elle l'a oubliée. La gouvernante ayant gagné un Tartare d'un village voisin, ils partirent de nuit et marcbèrent durant quatre jours, le Tartare la portant, ainsi que quelques hardes. Après avoir traversé des bois et des déserts, ils arrivèrent à un autre village dont elle ignore le nom et la situation, mais où ils trouvèrent un starchine (cbef) qui eut pitié d'eux et leur fournit des chevaux avec lesquels ils arrivèrent à Bagdad, ville de Perse. Là sa gouvernante alla chercher un riche Persan, nommé Hamet, qui lui fit entendre par signes qu'il s'intéressait à elle, la mena dans sa maison et la traita parfaitement. Dans cette maison vivait un prince persan nommé Hali, possédant de grands biens à Ispahan. Ce prince la prit en amitié et lui promit de ne jamais l'abandonner. L'année suivante, il la mena à Ispahan, puis il fut obligé d'aller dans le Chirvan pour inspecter cette province, et pendant son voyage, qui dura six semaines, il la confia à un homme nommé Jean Fourrier, d'une famille française, mais depuis longtemps établi en Perse et professant la religion du pays. A son retour, Hali, qui continuait à la traiter avec la plus grande distinction, lui dit plus d'une fois qu'elle était la fille de feu l'impératrice Elisabeth, ce que confirmèrent les gens de la maison et les visiteurs. Quant à son père, les uns disaient qu'il s'appelait Razoumofski, les autres lui donnaient un autre nom qu'elle a oublié. Hali lui offrait d'employer tous ses biens pour lui rendre la position qui lui appartenait; elle ignore les motifs d'une telle générosité. Elle séjourna avec lui à Ispahan, jusqu'en 1 769. Alors survinrent, en Perse, des troubles qui obligèrent Hali à voyager. Il lui offrit de venir avec lui, ou bien de demeurer et de prendre la religion du pays, où elle serait une grande dame. Elle accepta le premier parti, mais en demandant de ne pas aller en Russie, où sa naissance l'exposerait à des dangers. Comme Hali ne voulait pas passer par la Turquie, il fallut prendre la route d'Astrakhan. Ils n'y séjournèrent que quarante-huit heures; il avait pris le nom de Krymof, gentilhomme persan, et elle passait pour sa fille. Là, on lui donna des habits d'homme et elle traversa ainsi toute la Russie, sans être arrêtée. Us ne demeurèrent qu'une nuit à Pétersbourg; de là ils allèrent à Riga, puis à Kœnigsberg où ils s'arrêtèrent six semaines. Dans cette ville leurs deux domestiques s'enrôlèrent1. «Six autres semaines ils demeurèrent à Berlin; enfin ils arrivèrent à .. Londres où ils séjournèrent quelque, temps. Le prince Hali, ayant reçu « une lettre de Perse, fut obligé d'y retourner en diligence. 11 faisait de «grandes affaires avec l'Inde et la Chine et avait soixante navires à lui. « En partant, il lui laissa des pierreries, de*l'or en lingots et beaucoup ■ d'argent monnayé, en sorte qu'elle faisait de grandes dépenses et qu'elle «paya pour d'autres 100,000 ducats. Après le départ d'Hali, elle resta <• encore cinq mois en Angleterre, puis passa en France, où elle résida < deux ans sous le nom de princesse Hali, qu'elle portait à Londres. En <• France, elle a vu la meilleure compagnie. On lui disait qu'elle cachait « son vrai nom, mais qu'on savait bien qu'elle était la fille de l'impératrice « Elisabeth; elle l'a toujours nié. Elle avait l'intention d'acheter une pro«priété en Allemagne pour y vivre tranquille, et elle en cherchait une. « lorsque le duc de Schleswig Holstein lui remit une lettre du comte « Philippe -Ferdinand de Limbourg Styrum, qu'elle avait connu en « France, et qui, désirant la voir, l'invitait à se fixer clans ses Etats. Elle « s'y rendit et le comte lui demanda sa main. Avant de se décider, elle «voulait approfondir le mystère de sa naissance, et, à cet effet, se pré«senter à l'impératrice, à qui, d'ailleurs, elle avait à communiquer un plan de relations commerciales avec la Perse très-avantageux pour la « Russie. Pour prix de ce service, elle espérait que l'impératrice lui accorderait une récompense et un titre, avec lequel elle épouserait le "prince de Limbourg. Les affaires de ce dernier (et elle entrait dans de «longs détails à celte occasion, mêlant le vrai et le faux) l'avaient obli« gée d'ajourner son voyage en Russie. Philippe-Ferdinand lui ayant fait « part du besoin d'argent où il se trouvait, elle voulut profiter du crédit «qu'Hali lui avait ouvert en Perse, et, à cet effet, se rendit a Venise «avec une dame et le colonel Enorr. En traversant le Tyrol sous le «nom de comtesse de Pinneberg, elle apprit que le prince Radziwill « était a Venise. Elle lui écrivit pour le prier de prendre avec lui un de « ses gens. Sacbant qu'il allait à Constantinople, elle désirait mettre sous « sa protection la personne qu'elle devait envoyer en Perse par la Tur«quie. Radziwill, qui avait appris à Paris qu'elle était fille d'Elisabeth, « crut qu'elle pourrait être utile à son pays et entra en relation avec «elle; mais elle s'aperçut bientôt que c'était un homme de peu d'in« telligence et renonça à lui confier son message. Elle-même prit le «parti d'aller en Perse par Constantinople, et Radziwill dut l'y aceom

'C'est un art très-ordinaire aux menteurs de mêler à leurs récits un petit nombre de traits inutiles en apparence, mais qui leur donnent un air de vraisem

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blancc. Rien de plus fréquent que des étrangers embauchés dans l'armée prussienne à cette époque.

«pagner. Ils séjournèrent cinq mois à Raguse attendant un firman de la ,

a Porte. Elle fut obligée d'envoyer à Venise M. Czernomski chercher de

«l'argent auprès de mylord Montague et traiter d'un emprunt que lui

«offraient des négociants génois. Vers la fin de son séjour à Raguse.

a arriva de Venise un courrier qui lui rendit une lettre anonyme, par

<i laquelle on la conjurait d'aller a Constantinople pour sauver la vie de

«plusieurs personnes, ce qu'elle pourrait faire en remettant un paquet

«joint à la lettre et adressé au sultan. Son impression sur le moment

«fut qu'en effet, si elle se trouvait à Constantinople, elle pourrait par

« venir, en déclarant sa naissance, à faire un traité d'alliance entre la

«Russie et la Porte. On la priait encore d'envoyer un second paquet à

« Livourne, au comte Alexis Orlof. Après avoir décacheté ce dernier

« paquet et avoir $>iïs copie du contenu, elle le recacheta de son sceau,

«et l'expédia à son adresse. Elle garda le paquet destiné au sultan, et

«une lettre qu'il renfermait l'obligea d'abandonner le dessein daller à

«Constantinople.

» Vers le même temps, apprenant que la paix était faite entre la Rus«sie et la Porte, elle conseilla au prince Radziwill de retourner dans «son pays, mais il la quitta pour aller à Venise, en lui laissant deux «gentilshommes de sa suite, MM. Domanski et Czernomski. De son «côté, elle partit pour l'Italie, se rendit àNaples, puis à Rome, où elle «demeura deux mois. Son intention était d'en repartir pour retourner « auprès du comte de Limbourg en passant par Gênes, afin d'y conclure « l'emprunt qu'on lui avait proposé. Peu avant l'époque fixée pour son «départ, un aide de camp du comte Orlof se présenta chez elle et lui «demanda si les papiers que le comte avait reçus à Livourne venaient «d'elle. Sur sa réponse affirmative, il lui dit que le comte désirait la «voir. Elle répondit qu'elle allait à Pise, et qu'elle l'y recevrait avec «plaisir. A Pise, où elle était arrivée sous le nom de comtesse Silinska, « Orlof lui fit des offres de service qu'elle ne lui demandait pas. Elle «témoigna devant lui le désir d'aller à Livourne, et il l'y accompagna. «Le jour de leur arrivée ils dînèrent chez le consul d'Angleterre. Après «le dîner elle demanda à voir l'escadre russe. Orlof s'offrit pour la con« duire et la mena au vaisseau amiral ainsi que les personnes de sa «suite. C'est là que, tandis qu'on faisait l'exercice à feu, Orlof la quitta « et qu'elle fut arrêtée. »

La prisonnière ajoutait «qu'elle n'avait jamais pris un nom qu'elle «n'avait pas le droit de porter et qu'elle n'avait de sa vie rien dit ou « fait pour qu'on la crût fille d'Elisabeth-, qu'elle n'avait rien su que par «le prince Hali; et que, lorsque le comte de Limbourg, Radziwill et ii maint autre personnage, lui demandaient pourquoi elle cachait son «nom, et ne se faisait pas appeler princesse russe, elle répondait tou» jours qu'on pouvait l'appeler fille du schah, fille du sultan, ou princesse « russe; que, quant à elle, elle ne savait rien de sa naissance. A Venise » le baron Knorr lui avait demandé la permission de lui donner le titre 'd'Altesse, mais elle le lui avait expressément défendu.

« Pressée de s'expliquer au sujet des testaments et du manifeste, elle « dit qu'ils lui avaient été envoyés dans une lettre sans date ni signature; « quant au manifeste, on avait tort d'appeler ainsi une pièce dans la« quelle on recommandait seulement de donner connaissance à la flotte « russe du testament d'Elisabeth, et qu'elle l'avait envoyée à Orlof, pen« sant qu'il découvrirait l'auteur de cette communication. Elle jura qu'elle « ne connaissait pas l'écriture et qu'elle n'avait eu aucune part à la rédac« tion de ces pièces. Elle avoua qu'elle avait espéré, d'après ce qu'on lui «avait dit de sa naissance, qu'elle pourrait bien être la personne dési«gnée dans le testament; puis, en y pensant, qu'elle avait cru y voir «quelque machination politique. Ne sachant si ces papiers venaient de «France, de Turquie ou de Russie, elle en avait été tourmentée au « point d'en tomber malade. Elle n'a pas envoyé le paquet destiné au sul« tan. Si elle en a gardé copie, c'est par pure curiosité, et pour le mon« trer au comte de Limbourg. Elle jura qu'elle n'avait jamais demandé «la protection du sultan, ni pris le nom de princesse russe. Toute sa « vie, ajoute-t-elle, la Russie avait été l'objet de son affection, et plu« sieurs fois elle s'est appliquée à lui être utile. Un jour un officier au «service de Radziwill lui avait annoncé qu'il allait à Constantinople, « et que, par le moyen de l'ambassadeur de France, il y ferait quelque «grosse affaire, en révélant le mystère de sa naissance. Elle lui avait « défendu d'en rien faire, et avait empêché Radziwill de lui donner de » l'argent pour le voyage. Cet homme furieux voulait aller avec un brûlot «incendier la flotte russe, mais elle s'y était opposée, et c'est à cette "occasion qu'elle s'était brouillée avec Radziwill. En terminant, elle «protesta de son innocence, assura qu'elle n'avait fait de mal à per« sonne et qu'elle mettait toute sa confiance en Dieu et dans la bonté « de l'impératrice. » Elle signa l'interrogatoire du nom d'Elisabeth, et demanda au prince Golitsyne, par écrit, la permission d'adresser ellemême une lettre à l'impératrice. Dans l'espoir qu'elle s'expliquerait avec plus de franchise, le prince le permit et envova la lettre suivante à Catherine:

Voire Majesté Impériale.

Je croy qu'il est à propos que je prévienne Votre Majesté Impériale touchant les

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