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« tant rapidement par la Romagne sur le Milanais, en chasser Ludovic » et mettre à sa place le duc d'Orléans. Du même coup la ligue eût été «rompue, ou du moins frappée d'impuissance : Venise n'avait point « complété ses armements et Maximilien était au fond de l'Allemagne. «En supposant que des troupes espagnoles venues de Sicile eussent, «avec le concours de la noblesse napolitaine, profité de l'absence des « Français pour occuper une bonne partie du royaume de Naples, l'armée «victorieuse retournant sur ses pas, en eût eu facilement raison. Le « pape lui-même se fût estimé heureux d'obtenir l'oubli du passé par une «entière soumission aux volontés du roi, et la chute de Ludovic eût « affermi pour longtemps la prépondérance française dans la Pénin« suie. Aucun des ministres ne paraît en avoir eu la pensée. Quand, de "fois à autre, Charles VIII quittait ses plaisirs habituels pour les af« faires, il songeait à abréger son séjour en Italie; mais bientôt de nou«velles distractions le détournaient de ce dessein. Il ne faisait alors, « porte une lettre de Saint-Malo à la reine, que parler de ses accou« trements pour faire son entrée solennelle à Naples et pour la fête de «l'investiture1. »

Il ne voulait pas, en effet, quitter Naples avant d'y recevoir tous les insignes de cette royauté qui allait être aussitôt perdue que gagnée. Il résolut donc de se faire couronner sans plus attendre le consentement du pape; et ce fut l'occasion d'une entrée solennelle et d'une imposante cérémonie. « Dès le matin, dit M. de Cherrier, la population de la ville et « celle des campagnes voisines était sur pied. L'infanterie suisse et gas« connc, qui formait la haie dans les rues où devait passer le cortège, avait « ordre de ne point repousser le peuple... Charles VIII était à cheval, «sous un riche dais porté par de grands seigneurs napolitains. Il avait «une couronne fermée sur la tête, le sceptre dans la main droite, un « globe d'or dans l'autre main... Il se rendit à l'église cathédrale. L'arche« vêque, à la tête de son clergé, alla processionnellement à sa rencontre « et le conduisit devant le maître-autel, où était exposé le chef de saint «Janvier. Charles VIII fit ses oraisons, prit les ornements royaux, puis « prononça à haute voix le serment ordinaire de bien gouverner ses « sujets, de les entretenir en leurs droits, libertés et franchises : pro« messes qui ne coûtent guère aux souverains... Dans la même journée, « il reçut le serment de fidélité qu'on devait à chaque nouveau roi. Jean «Pontanus, le fondateur de l'Académie de Naples [comblé de faveurs «parles rois aragonais], le harangua au nom du peuple napolitain. «Pendant trois jours, on alluma des feux de joie, la ville fut illuminée. «11 y eut à la cour des fêtes, de grands repas1. » Après quoi il fallut partir.

'T. II, p. 170-171.

Si Charles VIII avait mieux gouverné le pays, il aurait pu quitter la ville sans crainte. Le souvenir des anciens rois l'eût protégé contre leur retour. Mais maintenant la haine du peuple pour ses maîtres s'était retournée contre lui. Toute cette population, qui avait eu son rôle aussi dans le spectacle dont il l'avait gratifiée, le suivait de ses malédictions secrètes à son départ : quand il partit (20 mai), près de deux mois après la conclusion de la ligue, déjà la flotte espagnole avait débarqué Ferdinand II en Calabre, et la flotte vénitienne se montrait devant les ports de la Pouille.

Charles VIII, en quittant Naples, avait laissé une portion de son armée dans son nouveau royaume : ce n'était pas assez pour le garder, c'était trop pour la sécurité de son retour. Malgré les assurances données par le doge à Comines qu'on n'empêcherait en rien, qu'on favoriserait même sa retraite, tout lui devait être sujet d'inquiétude. Il ne pouvait pas compter sur ses alliés nouveaux, et les anciens étaient devenus ses ennemis. Le roi devait tâcher de se ménager au moins la neutralité des premiers et de tenir les autres en respect par de nouvelles troupes appelées de France. Le premier point était le moins difficile : ceux qui s'étaient montrés d'abord disposés à lui fermer le chemin pour la conquête, avaient tout intérêt à le laisser partir. Le pape, bien qu'entré dans la ligue, lui donna les meilleures paroles; mais, croyant plus que jamais prudent de se tenir à distance, il évita d'être à Rome pour le recevoir. La Toscane était fort partagée. La révolution qui s'était accomplie à Florence, l'influence qu'y avait acquise Savonarole étaient favorables à la France; mais la révolution qui avait éclate à Pise, en présence de Charles VIII, lésait les Florentins; et ils étaient moins touchés de la liberté qu'ils avaient reconquise que de la domination qu'ils avaient perdue par suite de son expédition. Dans cette situation, ils n'étaient pas entrés dans la ligue contre lui, et ils ne le combattaient pas, mais ils ne l'aidaient pas non plus : or l'aide alors lui était nécessaire. Le duc d'Orléans, demeuré à Asti avec l'ordre de réunir des troupes pour rejoindre le roi, en avait usé pour attaquer le duc de Milan; il était entré dans Novare, il voulait aller plus loin : entreprise téméraire; car, s'il était possible de conquérir le Milanais, la chose devait être plus facile quand Charles VIII serait arrivé. En agissant ainsi, il s'exposait et

1 T. II, p. 176-178.

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il exposait l'armée de Charles VIII; et, en effet, quand Charles eut hesoin de lui, le prince rejeté et renfermé dans Novare, ne put venir à son secours.

Charles, du reste, ne paraissait avoir aucune idée du péril. Lorsque Comines, qu'il avait rappelé, le rejoignit à Sienne, il lui demanda en riant si les Vénitiens envoyaient au-devant de lui. Il ne se pressait pas plus au retour qu'à l'aller. Il s'arrêtait à Sienne, où on le faisait capitaine de la ville. «Et ceci amusa le roi six ou sept jours; et lui «montrèrent les dames; et y laissa le roi bien trois cents hommes et « s'affaiblit de tant'. » A Pise, autre retard : toute la population, hommes et femmes, le suppliaient de ne pas les remettre en la tyrannie des Florentins : « Et toutes sortes de gens s'en mesloient jusques aux archers « et aux Suisses; et menaçoient ceux qu'ils pensoient vouloir que le roi «tînt sa promesse, comme le cardinal de Saint-Malo2. » Tout cela prend encore au roi et du temps et des troupes : cinq ou six jours pour les fêtes et quelques cents hommes pour la garnison. A Lucques, deux jours encore; et à Sarzane, envoi d'hommes d'armes et d'arbalétriers, destines à soulever Gènes. Il perdait donc à dissiper ses forces un temps que ses ennemis employaient à accroître les leurs. Il lui restait à peine 1 o,ooo hommes capables de combattre, quand il s'approcha des Apennins, où les alliés, de leur côté, envoyaient, pour lui en disputer le passage, 3o,ooo hommes sous la conduite du marquis de Mantoue.

Heureusement, quand il y arriva, le passage n'était pas gardé. Trois cents Milanais seulement occupaient le fort de Pontremoli, et les habitants du bourg ouvrirent leurs portes à notre avant-garde. Ce fut l'occasion d'une scène sanglante. Les Suisses, ces bons Suisses, qui naguère avaient versé tant de larmes sur les infortunes des Pisans, se rappelant que plusieurs de leurs camarades avaient péri devant ce bourg à leur première entrée en Toscane, passèrent au fil de l'épée toute la population. On s'engagea dans la montagne, et ici les difficultés commencèrent: •comment hisser sur ces pentes abruptes l'artillerie de tout calibre qui faisait la force de notre armée? Les Suisses, honteux maintenant de leur violence et jaloux de l'expier, se dévouèrent; et s'attelant jusqu'au

: Comines, I. VIII, ch. u. — ' Comines, 1. VIII, cli. ni. «Ces pleurs el ces cris, «dit Guichardin, pénétrèrent le cœur des soldais; les Suisses mêmes en furent at« tendris, et ils allèrent trouver le roi en grand nombre et tumultueusement. Un de «leurs chefs se lit leur orateur : il allait jusqu'à dire que, si le besoin d'argent le «portail à une démarche aussi honteuse que celle d'abandonner ces malheureux. « il prît plutôt les chaînes d'or et tout l'argent des Suisses, et qu'il relint leur solde « et les pensions, *

nombre de deux cents aux plus gros canons, sous la conduite de La Trémouille, ils parvinrent à les monter, et, chose plus difficile, à les descendre. Signalons encore dans cette traversée un trait que M. de Cherrier a négligé : la joie des soldats à la vue de ces plaines de Lombardie «pour la grand'faim et peine qu'on avait endurées en chemin, » et leur étrange peur quand, arrivés à Fornoue, au sein de l'abondance de toutes choses, la vue de deux Suisses qui s'étaient «tués à force de « boire1 » leur fit croire que le vin et les vivres étaient empoisonnés. Nul n'osait y toucher; mais les chevaux, qui n'avaient pas ce préjugé, mangèrent et n'en moururent pas. On fit comme eux et on ne s'en trouva pas plus mal.

Les confédérés se voyaient si forts, qu'ils n'imaginaient pas que les Français oseraient jamais les affronter. Quand ils surent qu'ils l'osaient, ils commencèrent à perdre eux-mêmes de leur assurance. Ils mirent même en délibération si on les empêcherait de passer : « Ils s'en allaient, «qu'on les laisse faire!» C'était l'avis de plusieurs, et ils citaient ce proverbe : « A l'ennemi qui se retire, il faut faire un pont d'or. » On en écrivit à Milan, et de Milan à Venise. Mais les Français devaient arriver avant la réponse; et, honorablement, il n'était pas possible qu'on se fut réuni en aussi grand nombre pour se borner à les regarder passer. Cette résolution prise, il eût été conséquent de leur disputer dans les Apennins mêmes le passage. Mais, confiant dans la supériorité de ses forces, le marquis de Mantoue avait jugé plus habile de laisser Charles VIII quitter la Toscane, où il avait des appuis, traverser la chaîne, descendre jusqu'au pied des montagnes. Il s'était logé à quelque distance, comptant bien y acculer les soldats du roi de France et les prendre tous comme d'un seul coup de filet2 : c'est au point que l'avant-garde française étant survenue, séparée de trois journées de marche du corps de bataille, le prince, qui pouvait l'accabler, n'en fit rien, de peur que des fugitifs n'allassent donner l'alarme aux autres et que l'armée entière ne lui échappât. Sa tactique était fort risquée, et sa position aurait dû lui donner moins de confiance dans la réussite. « En réalité, dit « M. de Cherrier, on ne pouvait choisir une position moins favorable que « celle que le marquis de Mantoue prit à Gierola. Dès que son plan était « de livrer bataille à l'ennemi, et non de le rejeter de l'autre côté de la «montagne, il ne devait point se placer dans une vallée étroite, di« visée par un torrent qu'une crue subite pouvait rendre infranchissable. «Telle était, entre Gierola et Fornoue, la vallée du Taro. Faute de pou « voir y développer sa nombreuse cavalerie, le marquis de Mantoue di« minuait les dangers de la petite armée françaisel. »

1 Comines, I. VIII, ch. v. — ' Pour Charles VIII, il paraît que Venise avait ndopté un autre moyen encore : c'était de le faire empoisonner. Voy. t. II, p. 216, 217 et l'appendice.

Les alliés occupaient la rive droite du Taro; Charles VIII, gagnant l'autre rive, résolut de passer devant eux (6 juillet î Aq5 ). Comines reçut l'ordre d'aller avec le cardinal de Saint-Malo demander la liberté du passage, mission dont il se fût fort bien dispensé2. Mais, en attendant, on marchait sous la protection du canon. Ce fut durant cette marche aventureuse que le marquis de Mantoue voulut couper l'armée française, et, par ce mouvement, engagea décidément le combat. M. de Cherrier a fait de la bataille un récit où le coup d'œil de l'ancien mi

1 T. II,p.2i5.— * «Environ deux joursdevantonm'avoitparléqxiej'allasseparleri « eux ; car la crainte commencent à venir aux plus sages...—Rendez-vous fut donné, el reçu à mi-chemin des deux armées : « Environ minuit me dit le cardinal de SaiDct■ Malo (qui venoit de parler au roy; et mon pavillon estoit près du sien), que le nj « partiroit au matin, et iroit passer au long d'eux, et feroit donner quelque coup de i canon en leur ost, pour faire algarade, et puis passer outre sans y arrester. Et « crois bien que ce avoit esté l'advis du cardinal propre, comme d'homme qui sçi«voit peu parler de tel cas, et qui ne s'y connoissoit. Et aussi il appartenoit hiea « que le roy eut assemblé de plus sages hommes et cappi laines pour se conseiller «d'une telle affaire; mais je vis faire assemblée plusieurs fois en ce voyage, do'1' «on fit le contraire des conclusions qui y furent prises. Je dis au cardinal, que si «on approchoit si près que de tirer en leur ost, il n estoit possible qu'il ne saillit « des gens à l'escarmouche, et que jamais ne se pourroient retirer d'un coste m « d'autre, sans venir à la bataille ; et aussi que ce seroit au contraire de ce quej ave» «commencé. .. Le lundi matin, environ sept heures, 6'jour de juillet, l'an 149D* « monta le noble roi à cheval, et le trouvai armé de toutes pièces et monté sur le pi"5 « beau cheval que j'aie vu de mon temps... Et sembloit que ce jeune homme fin « tout autre que sa nature ne porloit, ni sa taille, ni sa complexion : car il esloil « fort craintif à parler. . . Et ce cheval le montroit grand et avoit le visage bon et « « bonne couleur; et la parole audacieuse et sage. Et sembloit bien (et m'en souvient) « que frère Hieronyme Savonarole m'avoit dit vrai quand il me dit que Dieu le con• duisoit par la main et qu'il auroit bien affaire en chemin, mais que l'honneur lui « en demeureroit. Et me dit le roi si ces gens vouloient parlementer que je parlasse « . . .Je lui dis : Sire, je le ferai volontiers; mais je ne vis jamais deux si gro-*'w « compagnies si près l'une de l'autre, qui se départissent sans combattre. ■ (Comme--, 1. VlII.ch. vetvi.) — La suite le prouva bien. Voir encore le chapitre suivant où Comines raconte comment le lendemain il se mit en devoir de reprendre sa con rence interrompue par la bataille. Ses compagnons lui en auraient même voio tiers laissé toute la charge : « et me parlèrent de demourer derrière pour tenir «parlement, dont je m'excusai disant que je ne voulois point me faire luej" «mon escient, et que je ne serois pas des derniers à cheval.» (Comines, I. » ch. vu )

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