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L'ordre du jour appelle la lecture de la notice de M. DELISLE.

Sur un manuscrit des Miracles de Notre-Dame, conservé au séminaire de

Soissons,

« Parmi les manuscrits du moyen-âge qui sont maintenant exposés au Champ-de-Mars, dans les galeries de I'Histoire du travail, est un volume in-folio, très-bien conservé, qui attire les regards du visiteur par la pureté de l'écriture et encore plus par l'élégance et l'éclat des peintures et des ornements. Ce volume, qui depuis deux siècles a fixé l'attention d'un certain nombre de savants et qui a fourni la matière d'un assez long mémoire lu par Louis Racine à l'Académie des Ioscriptions le 28 janvier 1744, m'a semblé mériter d'être soumis à un nouvel examen. On s'est en effet mépris jusqu'à présent sur la véritable origine de ce manuscrit, et les singulières vicissitudes par lesquelles il a passé n'ont point encore été racontées. Je ne pourrai pas les faire toutes connaître, mais du moins j'indiquerai celles qui présentent le plus d'intérêt.

Le manuscrit dont je vais parler se conservait avant la Révolution, à Soissons, dans l'abbaye de Notre-Dame. Il appartient aujourd'hui au séminaire de Soissons. Il renferme les Miracles de Notre-Dame, mis en vers français au commencement du treizième siècle, par un religieux de Saint-Médard de Soissons nommé Gautier de Coincy. C'est un ouvrage fort considérable, et qui a joui longtemps d'une grande yogue, comme l'altestent les nombreux exemplaires qui en sont conservés dans les bibliothèques de la France et de l'étranger. Je n'ai pas à analyser cette vaste compilation, dont le texte a été publié par M. l'abbé Poquet en un gros volume in-quarto, et sur laquelle la critique n'a pas encore dit son dernier mot, bien qu'à ce sujet les opinions les plus diverses, inspirées parfois par un fâcheux esprit de dénigrement, parfois aussi par un aveugle enthousiasme, aient été déjà mises au jour et soutenues avec un véritable talent. Le seul but que je me propose d'atteindre aujourd'hui, c'est de faire l'histoire d'un des plus précieux manuscrits du poëme de Gautier de Coincy.

Le premier auteur qui, à ma connaissance, en ait parlé est dom Michel Germain, l'ami et le compagnon de Mabillon. Dans son Histoire de l'abbaye royale de Notre-Dame de Soissons, publiée en 1675, il dit avoir vu entre les mains de l'abbesse Armande-Henriette de Lorraine d'Harcourt, « un livre » manuscrit dont l'écriture est ancienne de près de cinq cents ans, et » contenant les vers de Gautier de Coincy touchaut les miracles de la » sainte Vierge, dont ceux qui sont arrivés à Soissons font la meilleure par» tie et sont représentés avec des tailles-douces fort agréables (1). »

Je ne relève pas ce qu'il y a d'étrange dans l'expression tailles-douces employée par le bon bénédictin, comme aussi par Louis Racine, pour désigner d'anciennes miniatures. Ce que je tiens à constater, c'est que dom Michel Germain considérait le manuscrit de Notre-Dame de Soissons comme contemporain de l'auteur, et qu'il en rapportait l'exécution au commencement du treizième siècle.

Louis RACINE a accepté le jugement du bénédictin sur l'âge du manuscrit. Le mémoire qu'il communiqua en 1744 à l'Académie des Inscriptions (2) roulait d'ailleurs presque entièrement sur des considérations litté-. raires et philosophiques qui sont étrangères à mon sujet.

(1) Page 356, conf. p. 62.
(2) Mémoires de l'Académie des Inscriptions, XVIII, Hist., p. 357.

M. l'abbé Poquet, qui a publié en 1857, d'après l'exemplaire de Soissons, une édition complète des miracles de Notre-Dame (1), fait aussi remonter ce manuscrit au treizième siècle, et ne doute pas un instant qu'il n'ait été exécuté dans l'abbaye même de Saint-Médard.

M. Alfred Darcel, à qui nous devons une très-fino appréciation des peintures du manuscrit do Soissons, s'en est servi pour montrer à quel degré de perfection l'art français était parvenu à la fin du XIII° et au commencement du XIVe siècle (2).

La question d'origine n'a pas été soulevée par M. Edouard Fleury qui a consacré au même volume l'un des plus importants chapitres de ses Etudes sur les manuscrits à miniatures de la ville de Soissons (3). Cet auteur s'est laissé guider, comme il le dit lui-même, par le travail de M. Poquet. Il s'est cependant écarté de l'opinion de ses devanciers sur l'age du manuscrit, puisqu'ille range parmi les monuments du quatorzième siècle, et en effet c'est bien à cette époque que se rapportent les caractères paléographiques, aussi bien que le style des peintures.

D'après les descriptions et les dessios de M. l'abbé Poquet, de M. Alfred Darcel et de M. Edouard Fleury, on pouvait se faire une haute idée de la valeur du livre que le séminaire de Soissons a recueilli dans les dépouilles de l'abbaye de Notre-Dame. Ce livre mérite bien les éloges qu'il a reçus, et il a sa place marquée parmi les plus beaux manuscrits français du commencemenť et du milieu du quatorzième siècle. Je me félicite d'avoir

pu

l'examiner assez attentivement pour y remarquer une particularité qui m'en a révélé toute l'histoire.

Au bas du dernier feuillet, se distinguent les traces d'unc signature qu'on a soigneusement gratiée pour la faire disparaitre. En présentant le feuillet à une vive lumière, j'ai cru reconnaître que le mot effacé était JEHAN, et que ce nom avait été tracé par le frère de Charles V, Jean, duc de Berry, dont la Bibliothèque Impériale possède une centaine de signatures, les unes au bas de mandements ou de quillances, les autres sur des livres qui ont appartenu à ce prince. Pour vérifier ma conjecture, j'ai recouru aux inventaires de la librairie du duc de Berry. Dans celui qui a été dressé en 1413 et qui forme le registre KK 258 des Archives de l'Empire, on trouve un article ainsi conçu :

« Item un livre des Miracles Nostre-Dame, escript en françoys, de lettre de fourme, et noté en aucuns lieux. Et au commancement du second feuillet a escript Comment que. Et est couvert de viez veluiau violet, doublé de tiercelin vermeil, et fermant à deux fermouers d'argent dorez, esmaillez aux armes de France, lequel monseigneur a eu du roy (4). ”

(1) Les Miracles de la sainte Vierge, par Gautier de Coincy (Paris et Laon, 1857, in-4°).

(2) Gazette des Beaux-Arts, fer sept. 1859, III, 278-294.

(3) Les manuscrits à miniatures de la bibliothèque de Soissons étudiés au point de vue de leur illustration (Paris, 1865, in-4°), p. 123-129.

(4) Cet article été publié en 1850 par M. Douet d'Arcq, dans la Revue archéologique, VII, 149. ll se retrouve à peu près mot pour moi dans l'inventaire qui a été dressé en 1416 par les soins des exécuteurs testamentaires du duc de Berry et que possède la bibliothèque de Sainte-Geneviève. Voici le texte même du second inventaire : « Un livre des Miracles NostreDame, escript en françois, de lettre de fourme, et noté en aucuns lieux. Et au commencement du second feuillet a escript Comment que. Et est couvert de veluyau violet viel, et doublé de tiercelin vermeil, et fermant

Cette description convient à merveille au manuscrit du séminaire de Soissons, qui renferme bien le texte français des Miracles de Notre-Dame, copié en lettres de forme, avec des airs notés en musique. Mais il y a plus; cette description ne peut s'appliquer à aucun autre exemplaire. En effet, le volume décrit dans l'inventaire avait en tête du second feuillet les mots Comment que et dans le manuscrit de Soissons le second feuillet commence par le vers :

Comment que die Evam ou Eve. À moins d'un hasard fort extraordinaire, on ne saurait admettre que dans deux copies du poëme de Gautier de Coincy le second feuillet ait exactement commencé de la même manière. D'ailleurs je n'ai pas seulement å invoquer l'identité des premiers mots du second feuillet; il ne faut pas perdre de vue la signature dont j'ai aperçu les vestiges à la fin du volume, vestiges qu'une reproduction photographique ferait parfaitement revivre. Ces deux observations, viennent à l'appui l'une de l'autre et prouvent jusqu'à l'évidence que le manuscrit du sérninaire de Soissons est celui qui fut inscrit au commencement du XVe siècle sur l'inventaire de la librairie de Jean, duc de Berry.

C'était du roi que le duc de Berry tenait le livre des Miracles de Notre-Dame. L'article d'inventaire que j'ai cité l'atteste formellement : Lequel monseigneur a eu du roy. N'y aurait-il donc pas lieu de supposer que le livre des Miracles a d'abord fait partie de la bibliothèque de Charles V et qu'il a été conservé quelque temps dans une des tours du Louvre dont nous avons vu, l'année dernière, exhumer les assises inférieures? Des documents authentiques vont encore nous permettre de résoudre ce second problème.

Les deux plus anciens inventaires de la librairie du Louvre mentionnent un exemplaire des Miracles Nostre-Dame rimės, couvert de veluyau inde, bien escript et historié (1). C'est incontestablement l'exemplaire qui passa un peu plus tard chez le duc de Berry. En effet, dans l'un des inventaires de Charles V les mots monseigneur de Berry ont été ajoutés sur la marge en regard de l'article relatif aux Miracles de Notre-Dame (2), et quand Jean le Bègue vérifia en 1411 l'état de la librairie du Louvre, il constata l'absence des Miracles de Notre-Dame (3), « lequel livre, ajoutet-il, fut baillé à « monseigneur de Berry, comme appert par lettres signées R. »

On voit que les inventaires de Charles V et de Charles VI sont en parfaite harmonie avec ceux du duc de Berry, et que le manuscrit dont nous suivons les vicissitudes venait de la librairie du Louvre, mais nous pouvons essayer de remonter encore plus haut. Dans les trois'inventaires

à deux fermouers d'argent dorez, esmaillez des armes de France, lequel mondit seigneur a eu du roi. XXX livres. » Conf. La librairie de Jean duc de Berry par Hiver de Beauvoir (Paris, 1860), p. 18, n° 22.

(1) « Les Miracles Nostre-Dame rymeez, couvert de veluyau ynde, et furent rachetées des Anglois, bien escript et historiéez. » Article 154 du rouleau qui forme le n° 391 de la collection de Baluze. -« Les miracles Nostre-Dame rymés, couveit de veluyau ynde, et furent racheteez des Anglois, bien escript et historiez. » Ms. français 2700, f. 9vo, no A54.

(2) Ms. français 2700, f. 9 po. (3) Ms. français, 2700, f. 43.

de Charles V et de Charles VI que j'ai cités, l'article relatif aux Miracles de Notre Dame contient une indication d'origine, qui, pour être fort brève, n'en offre pas moins un très-vif intérêt. Elle est ainsi congue : Et furent rachetez des Anglois. Pour avoir le sens de ces mots, il faut nous transporter au Musée Britannique et ouvrir la Bible historiale qui est cotée 19 D II dans le fonds du roi. Au verso du troisième feuillet de garde nous y lirons ces mots :

« Cest livre fust pris ove le roy de Fraunce à la bataille de Peyters, et » le boun counte de Saresbirs, William Montague, la achata pur cent » marsz et le dona à sa compaigne, Elizabeth, la bone countesse, qe » Dieux assoile. Et est continus dedeins le Bible enter, ove tixte et glose, » le mestre de histoires et incident, tout en mêmes le volyme, laquele » lyvre la dite countesse assigna à ces executours le vendre pur XL li»vres (1).»

Ainsi, voilà une Bible que les Anglais ont prise en 1356 à la journée de Poitiers dans les bagages du roi de France. C'est que, suivant un usage qui s'est perpétué à la cour jusqu'au règne de François Jer, le roi Jean faisait toujours porter à sa suite une partie de sa petite bibliothèque. Nous sommes donc autorisés à conjecturer que le livre des Miracles de NotreDame se trouvait dans les coffres du roi à côté de la Bible historiale. Cette circonstance nous explique comment Charles V dut le retirer plus tard des mains des Anglais.

Maintenant, résumons en deux mots l'histoire du manuscrit du séminaire de Soissons. Il a été fait dans la première moitié du quatorzième siècle, peut-être pour le roi Jean;

il faut l'attribuer à cette école de calligraphes et d'enlumineurs que l'Europe enviait alors à la ville de Paris et à laquelle nous devons la Vie de saint Denis (2), le Bréviaire de Belleville (3), le Pentateuque de 1356 (4), les Heures de Bonne de Luxembourg (5) et tant d'autres chefs-d'ouvre. Le roi Jean, qui aimait à se servir du livre des Miracles, le faisait porter à sa suite; il le perdit avec ses bagages dans la déroute de Poitiers. Charles V le racheta des Anglais et le plaça dans sa librairie de la tour du Louvre. Jean, duc de Berry, le plus grand amateur de livres du moyen-âge, se fit donner par son neveu Charles VI. A la mort du duc de Berry, ce volume dut être vendu pour éteindre une partie des dettes qui grevaient la succession du prince. Il fut offert le 2 octobre 1635 à Hepriette de Lorraine qui mourut en 1669 abbesse de Notre-Dame de Soissons. On ignore comment il est sorti de l'abbaye de Notre-Dame, au commencement de la révolution, pour entrer un peu plus tard dans la bibliothèque du séminaire de Soissons. Espérons que, s'il ne doit pas toujours rester dans ceite bibliothèque, il sera recueilli dans un de nos dépôts publics, pour ne jamais aller en Angle

(1) Cette note a été publiée en 1734 par David Casley, dans A catalogue of the manuscripts of the King's library, p. 299. Un texte plus correct en a été donné en 1839 par M. Francisque Michel, Collection de documents inédits, Rapports au ministre, p. 118.

(2) Bibl. imp., mss. français 2090-2092. Voyez la notice que j'ai publiée sur ce manuscrit dans Notices et extraits des manuscrits, XXI, II, 249-261.

(3) Bibl. Imp. mss. latins 10483 et 10484. (4) Bibl. Imp., mss. français 15397.

(5) Ce ms, appartient à Ň. Didot, qui l'a exposé dans la galerie de l'Histoire du travail.

terre, où il serait trop humiliant de le voir exposé avec la Bible historiale du Musée Britannique, comme souvenir d'une des plus néfastes journées de notre histoire. »

Le choix de cette lecture pour la séance trimestrielle du 2 octobre prochain est confirmé.

M. BRUNET DE PRESLE fait une communication verbale sur la découverte qui vient d'être faite dans les travaux qui s'exécutent au lycée Napoléon, à Paris, d'une quantité considérable de médailles d'or romaines (environ 800), dont beaucoup d'une conservation parfaite. Ces médailles ont été examinées par le conservateur des antiques de la Bibliothèque impériale, et, d'après ce qu'en ont rapporté quelques journaux, plusieurs offriraient des types nouveaux ou rares. En attendant les détails précis sur ce point et sur d'autres, qui intéressent nos antiquités, des observavations sont échangées entre divers membres.

M. le SECRÉTAIRE PERPÉTUEL termine la lecture commencée du travail de M. Abel Desjardins, concernant les proscrits florentins sous le règne de Henri III.

M. le Vice-PRÉSIDENT donne lecture, à son tour, d'un morceau communiqué par M. Rossignol, sous ce titre : « De la valeur comparée de César, de Plutarque et de Dion Cassius dans le récit des sept campagnes de César en Gaule, >>

Sont présentés à l'Académie les ouvrages suivants :

10 Acta universitatis Lundensis ; 1866. Classe de philosophie, science des langues et histoire (1 vol. in-4o contenant, entre autres Mémoires, une dissertation en latin De particula Ut simplici et copulata).

L'Ercole lido ubbriaco e gli Amori che ne rapiscono le armi in alcuni dipinti Pompeiani (Extr. des Mémoires de l'Académie d'Herculanum) offert par M. Minervini, correspondant (br. in-89).

3. Hébreu primitif, etc., et racines hébraïques, etc., par Ad, LethierryBarrois (Paris, 1867, in-4°) offert par la famille de l'auteur et par l'entremise de M. GARCIN DE TASSY.

4°JAUHAR-I-ACL, « Le joyau de l'intelligence », par le Munschi 'Aziz Uddin, de Lahore, roman moral allégorique, en hindoustani, en prose entremêlée de vers, imité de l'ouvrage anglais From evil to good (Labore, 1865, in-8°).

5° De la réserve héréditaire chez les Athéniens, par M. G. Boissonade,

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