Abbildungen der Seite
PDF
EPUB

pravation de jugement refusent-ils conftamment de se policer à notre imitation ou d'apprendre à vivre heureux parmi nous; tandis qu'on lit en mille endroits que des François & d'autres Européens se font réfugiés volontairement parmi ces Nations , y ont passé leur vie entiére, sans pouvoir plus quitter une si étrange maniére de vivre, & qu'on voit même des Missionnaires sensés regreter avec attendrissement les jours calmes & innocens qu'ils ont passés chez ces peuples si méprisés? Si l'on répond qu'ils n'ont pas assez de lumiéres pour juger sainement de leur état & du nôtre, je repliquerai que l'estimation du bonheur est moins l'affaire de la raison

que du sentiment. D'ailleurs cette réponse peut se rétorquer contre nous avec plus de force encore ; car il y a plus loin de nos idées à la disposition d'esprit où il faudroit être pour concevoir le goût que trouvent les sauvages à leur maniére de vivre, que des idées des sauvages à celles qui peuvent leur faire concevoir la nôtre. En effet, après quelques observations il leur est aisé de voir que tous nos travaux se dirigent sur deux seuls objets;

savoir,

RS.

savoir , pour foi les commodités de la vie, & la considération parmi les autres Mais le moyen pour nous d'imaginer la sorte de plaifir qu’un sauvage prend à passer sa vie seul au milieu des bois ou à la pêche, ou

à fouffler dans une mauvaise flûte , sans jamais favoir en tirer un seul ton & sans se soucier de l'apprendre ?

On a plusieurs fois amené des sauvages à Paris ; à Londres, & dans d'autres villes ; on s'est empressé de leur étaler notre luxe, nos richesses, & tous nos arts les plus utiles & les plus curieux ; tout cela n'a jamais excité chez eux qu'une admiration stupide, sans le moindre mouvement de convoitise. Je me souviens entre autres de l'Histoire d'un chef de quelques Américains septentrionaux qu'on mena à la Cour d'Angleterre il y a une trentaine d'années. On lui fit passer mille choses devant les yeux pour chercher à lui faire quelque présent qui pût lui plaire , fans qu'on trouvât rien dont il parut se soucier. Nos armes lui sembloient lourdes & incommodes , nos souliers lui blessoient les pieds', nos habits le gênoient , il rebutoit tout; enfin

on

[ocr errors]

a

on s'apperçut qu'ayant pris une couverture de laine , il sembloit prendre plaisir à s'en envelopper les épaules. Vous conviendrez , au moins , lui dit-on aussi-tôt, de l'utilité de ce meuble? Oui, répondit-il, cela me paroît presque aussi bon qu'une peau de bête. En core n'eut-il pas dit cela, s'il eût porté l'une & l'autre à la pluye.

Peut-être me dira-t-on que c'est l'habitu-de qui attachant chacun à sa maniére de vivre, empêche les fauvages de sentir ce qu'il у

de bon dans la nôtre : Et sur ce pied-là il doit paroître au moins fort extraordinaire que l'habitude ait plus de force

pour

maintenir les sauvages dans le goût de leur misére que les Européens dans la jouissance de leur félicité. Mais pour faire à cette derniére objection une réponse à laquelle il n'y ait pas un mot à répliquer , fans alléguer tous les jeunes fauvages qu'on s'est vainement efforcé de civiliser; sans parler des Groenlandois & des habitans de l'Islande, qu'on a tenté d'élever & nourrir en Dannemarck, &

que

la tristeffe & le désespoir ont tous fait périr , soit de langueur, soit dans la mer où ils avoient tenté

de

de
regagner

leur

pays à la nage; je me con
tenterai de citer un seul exemple bien attes-
té, & que je donne à examiner aux admira-
teurs de la Police Européenne.

Tous les efforts des Missionnaires Hollan-
dois du Cap de Bonne Espérance n'ont ja-
9 mais été capables de convertir un seul Hot-
„ tentot. Van der Stel, Gouverneur du Cap,
» en ayant pris un dès l'enfance le fit éle-
» ver dans les principes de la Religion Chré-

tienne , & dans la pratique des usages de
„, l'Europe. On le vêtit richement, on lui fit
„ apprendre plusieurs langues , & ses progrès

répondirent fort bien aux soins qu'on prit
» pour son éducation. Le Gouverneur espé-
» rant beaucoup de fon esprit, l'envoya aux

Indes avec un Commissaire général qui l'em-
„ploya utilement aux affaires de la Compag-
„ nie. Il revint au Cap après la mort du Com-
» missaire. Peu de jours après son retour, dans
„ une visite qu'il rendit à quelques Hottentots
de ses

parens, il prit le parti de se dépouil-
ler de fa parure Européenne pour se révê-
tir d'une peau de Brebis.

de Brebis. Il retourna au
„, Fort, dans ce nouvel ajustement, chargé

d'un

[ocr errors][merged small]

و

[ocr errors]
[ocr errors]

» d'un paquet qui contenoit ses anciens ha„ bits ; & les présentant au Gouverneur ; il lui

tint ce discours*: Ayez la bonté , Monsieur , de faire attention que je renonce pour toujours & cet appareil. Je renonce aussi pour toute ma vie à la Religion Chrétienne ; ma résolution est

de vivre &. mourir dans la Religion, les ma» nieres & les usages de mes Ancêtres. L'uni» que grace que je vous demande est de me laisser

le Collier & le Coutelas que je porte. Je les garderai pour l'amour de vous . Auffi-tôt, sans

attendre la réponse de Van der Stel, il se déroba par la fuite , & jamais on ne le revit au Cap “. Histoire des Voyages, Tome s.p. 175.

Pag. 131. (*c.) On pourroit m'objecter que dans un pareil désordre les hommes au-lieu de s'entreégorger opiniâtrément se feroient dispersés, s'il n'y avoit point eu de bornes à leur disperfion. Mais premierement ces bornes eussent au moins été celles du monde;& fi l'on penfe à l'excessive population qui résulte de l'état de Nature, on jugera que la terre dans cet état , n'eût pas tardé à être couverte d'hom

mes

* Voyez le Frontispice.

« ZurückWeiter »