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SUR L'HISTOIRE DE LA

LITTÉRATURE FRANCAISE

L’ÉRUDITION CONTEMPORAINE

ET LA

LITTÉRATURE FRANÇAISE DU MOYEN AGE:

Le moyen âge appartient aux érudits : ils en ont fait leur chose, leur domaine, leur fief, et depuis tantôt un siècle ils règnent — mais ils règnent souverainement — sur huit ou neuf cents ans de littérature et d'histoire. Nul ne contestera qu'ils aient exercé l'empire au plus grand profit de l'histoire. Inférieurs que nous sommes par beaucoup de côtés sans doute aux hommes du xviie siècle et peut-être aux hommes du XVIII, nous avons cependant sur eux un avantage. Nous avons appris un art qu'ils ignoraient ou du moins qu'ils ne pratiquaient guère : l'art de vivre dans le lointain des temps, et, par la sympathie de l'imagination, de nous faire les contemporains des civilisations disparues; art dangereux, qui mène promptement à l'indifférence critique, au scepticisme moral; art mortel aux convictions fortes; d'ailleurs et heureusement difficile, légitime toutefois dans une certaine mesure, puisqu'enfin nous lui devons quelquesunes des plus belles æuvres de ce siècle. Si cet art a vraiment renouvelé l'histoire, — et il l'a renouvelée, - ce serait une criante injustice que de disputer aux érudits leur part, et leur part considérable, dans ce travail de renouvellement et de transformation. Mais leurs découvertes, leurs méthodes, leur influence ontelles rendu le même service à la littérature ? C'est une autre question; et c'est une autre réponse.

1. Aubertin, Histoire de la langue et de la littérature françaises au moyen âge. 2 vol. in-80. Paris, 1876-1878. Eugène

Si l'érudition, de nos jours, avait su se contenir dans les justes limites qu'elle observait autrefois, entre les bornes posées jadis par ces vénérables bénédictins dont la science n'était égalée que par leur modestie, nous n'aurions rien à dire, ou peu de chose. Les érudits de ce temps-là, qui valaient bien, je crois, ceux du notre; les Mabillon et les Montfaucon, les Adrien de Valois et les du Cange, excellents humanistes, bons et solides écrivains, quand ils avaient accompli leur tâche, ne croyaient pas avoir tout fait, ni qu'en dehors et au-dessus d'eux il ne restât rien à faire. Ils avaient trop de goût pour enfler démesurément la voix, trop de bon sens et de justesse d'esprit pour entreprendre de persuader à leurs contemporains qu'il n'est pas de plus noble emploi de l'intelligence que la recension d'un texte carolingien ou le déchiffrement d'un parchemin gothique. Même, ils n'estimaient pas que ce fût l'effort suprême de l'esprit humain que d'avoir collationné, classé, numéroté les manuscrits de la Chanson de Roland, d'autant que je ne sais s'ils les connaissaient seulement, ni si l'on s'était alors avisé des beautés cachées qu'il paraît que renfermera désormais l'épopée du moyen âge.

Rappellerons-nous ici, depuis eux, quelques-uns des hommes qui précisément remirent chez nous, vers 1830, ce moyen âge en lumière et le gothique en honneur? On sait de reste que ni les Mérimée, par exemple, ni les Vitet ne couraient le risque de s'égarer et de se perdre dans les petitesses de l'érudition. Disons seulement que les érudits de profession, mais de la bonne marque et de juste aloi, les savants continuateurs de l'Histoire littéraire de la France, pour ne citer que ceux-là, quand ils abordèrent les chansons de geste et les fabliaux, se gardèrent bien de surfaire leur æuvre en surfaisant cette littérature qu'ils ramenaient au jour. Et comment, en effet, Victor Le Clerc eût-il oublié qu'il avait commencé par être le traducteur juré des élégances cicéroniennes ? ou M. Paulin Paris qu'il avait débuté jadis dans les lettres par une Apologie de l'école romantique? Ils n'abdiquèrent donc pas, eux non plus, tout esprit de critique et de juste sévérité. L'application qu'ils mirent à leur tâche ne leur fit pas illusion sur la nature ou sur l'importance des résultats. Et surtout ils n'affichèrent pas l'étrange

prétention de déplacer le centre de l'histoire de la littérature française.

Nous avons changé tout cela, sous prétexte d'antiquités nationales. Et voici que, de l'ombre des bibliothèques et du fond de l'École des Chartes, un souffle d'Allemagne ayant passé, toute une jeune génération d'érudits s'est levée, patiente ou même dure au travail, — c'est une justice qu'on doit lui rendre, âpre aux querelles, intolérante aux contradictions, et à qui cet enthousiasme jusqu'alors tempéré de la langue et de la littérature du moyen âge a cessé de suffire. C'est depuis que la linguistique et la philologie, dans l'éducation de l'érudit, ont usurpé ce premier rang, qui n'appartenait autrefois et qui ne devrait toujours appartenir qu'aux seules humanités. C'est depuis qu'on a vu des réputations européennes se fonder sur la lecture ou sur la traduction d'une chanson de geste. C'est depuis qu'on a cessé de demander à l'honnête homme s'il savait distinguer un mot spirituel d'une plaisanterie douteuse :

... inurbanum lepido seponere dicto,

pour s'informer s'il connaissait dans leur fond les mystères de la prosthèse, de l'épithèse et de l'épenthèse 1.

1. « Les lettres ajoutées au mot primitif peuvent être prosthétiques, c'est-à-dire placées au commencement du mot; épenthétiques ou placées dans le corps du mot; épithétiques ou placées à la fin du mot, » (A. Brachet, Grammaire historique de la langue française.) On fait donc une prosthèse quand on prononce escandale pour scandale, estatue pour statue, espirale pour spirale; - et il est toujours bon de savoir les vrais noms des choses.

Jacob Grimm avait formulé le premier ce surprenant aphorisme que : l'époque littéraire des langues est ordinairement celle de leur décadence au point de vue purement linguistique ; et l’aphorisme avait fait fortune. A-t-on craint de notre temps que, sous cette forme, non pas certes acceptable, mais discutable au moins, il ne choquât pas assez vivement l'opinion commune et le simple bon sens? M. Max Müller, un beau jour, a donc enchéri sur Jacob Grimm et déclaré, sans plus d'ambages, qu'aux yeux du linguiste une langue littéraire était tout uniment : ce que les naturalistes appelleraient un monstre ?. En foi de quoi, sur la parole du mythologue illustre qui ne laisse pas de prendre quelquefois Hélène pour la femme d'Agamemnon, il se répète aujourd'hui couramment, dans le pays de Rabelais et de Montaigne, de Racine et de Bossuet, de Voltaire et de Montesquieu, « que l'instinct construit les mots et que la réflexion les gâte, que la perfection des langues est en raison inverse de la civilisation, que les langues se déforment à mesure que la société se civilise » 3. Il y a des théoriciens de l'histoire de la peinture aussi, – je crois qu'on les appelle des préraphaélites, — qui, dans l'excès de leur admiration, je ne dis pas pour les Pérugin ou pour les Mantegna, mais pour les trecentisti, et je dis les plus inconnus, les Guido de Sienne et les Coppo

1. A. Brachet, Grammaire historique de la langue française, Introduction.

2. Max Müller, De la stratification du langage.

3. Auguste Brachet, Grammaire historique de la langue française. On trouvera d'ailleurs les mêmes idées dans un discours de M. Gaston Paris, prononcé en 1868, à l'inauguration d'un jours annexe des cours de la Sorbonne.

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