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naissante, que les moines commencèrent à craindre que leur vie trop austère ne fût point réglée selon la sagesse; Etienne lui-même en fut ébranlé. Les tourments de son ame se peignaient sur sa figure , et on le voyait souvent assis à l'écart, son capuchon ramené sur ses yeux, et absorbé par sa douleur. Mais le moment était venu où la Providence allait mettre un terme à une si cruelle position, et plusieurs signes surnaturels l'avaient annoncé (1).

Un jour le pieux abbé , entouré du faible reste de ses moines, se tenait en oraison, et tous ensemble priaient avec effusion de cœur, attendant l'effet des promesses divines. En ce moment le marteau de fer qui pendait à l'humble porte du monastère retomba avec bruit, et aussitôt s'ouvrit devant une grande multitude le cloître qui n'était jamais visité que par le voyageur surpris par la nuit dans la forêt de Cîteaux. Trente jeunes seigneurs appartenant aux plus illustres familles de Bourgogne se prosternèrent aux pieds d'Etienne et le supplièrent d'échanger leurs manteaux de fourrure et leurs hauberts d'acier contre l'humble coule de saint Benoît et la casaque de laine crue des ermites (2). C'était saint Bernard avec ses compagnons ; c'était le manoir qui entrait dans le cloître ; c'étaient les fils des barons qui descendaient de leurs montagnes bastionnées dans la plaine, au milieu des bergers et des laboureurs ; c'étaient deux mondes séparés depuis nombre de siècles qui allaient enfin se donner la main et s'embrasser sous le froc cistercien!

(t) Annal, cister., t. 1, p. 68.

(2) Ratisb., Hist. de saint Bern., p. 160; — Dalgairns, Vie de S. Estienne, p. 161, in-12, 1846.

CHAPITRE II.

Des quatre premières filles de Cîteaux; des maisons de Choiseul, d'Aigremont et de Clémont; départ de Jean l'ermite; fondation de Morimond.

Le désert marécageux du vicomte de Beaune devint bientôt un séjour aussi animé qu'agréable ; la forêt, qui n'avait jamais redit que les croassements lugubres des corbeaux et les hurlements des loups, ne retentit plus que des chants sacrés des religieux, du bruit des moulins et autres usines , du roulement des chars, du bêlement et du mugissement des troupeaux (1). Or, l'état du territoire de Cîteaux, avant l'arrivée des religieux, était celui de plus de la moitié de l'Europe; aussi Dieu a suscité le nouvel ordre pour organiser une croisade agricole qui en changera la face. Le pauvre colon était marqué au front d'un signe d'opprobre; saint Etienne, par l'institution des frères convers, jettera sur ses épaules le froc monastique et le relèvera de sa dégradation. L'Eglise, enlacée dans les plis et replis du féodalisme, se débat en vain sous ses dures étreintes; Cîteaux va combattre pour elle et la délivrer. Des ouvriers et des soldats lui arrivent de toutes parts, pour l'aider à remplir cette triple mission. Arnould, d'une des plus illustres familles

(1) Annal, cister., 1.1, p. 10 : Locum de.ipectum hominibus, inutilem et niicivum, divina post clementia in melius vertit.

de la Germanie, vient jusque de Cologne avec la fleur de la noblesse d'outre Rhin. Bientôt, le monastère ne suffisant plus à les contenir, le saint abbé s'occupa de l'établissement d'une colonie. Elle partit pour la forêt de Bragne sur la Grosne , du domaine des comtes de Chalon-sur-Saône, et y forma un établissement qui prit le nom de La Ferté (firmitas), en signe de l'affermissement de l'ordre (1). Voilà Cîteaux sur la route du midi, dans le bassin de la Saône et du Rhône; ses maisons vont s'échelonner petit-à-petit sur les rives de ces deux fleuves, jusqu'à la Méditerranée. A peine le monastère de La Ferté était-il fondé, que l'on demanda à saint Etienne une nouvelle colonie pour le diocèse d'Auxerre. Douze religieux, ayant à leur tête Hugues de Mâcon, l'ami de saint Bernard , vinrent s'installer dans un désert où un ermite nommé Etienne avait seul osé pénétrer jusqu'alors (2) ; telle fut l'origine de Pontigny, ainsi appelé, selon quelques auteurs, d'un pont voisin et d'un nid d'oiseaux (pontis-nidus) (3). Par cette seconde maisou, l'association cistercienne prenait possession de l'ouest et allait marcher entre la Seine et la Loire jusqu'à l'Océan.

Dieu fait tout servir à la glorification de ses saints; tout, jusqu'au mépris et à l'ignominie dont on voudrait les couvrir. Ainsi, d'après les annalistes cisterciens, rien ne contribua plus à l'accroissement rapide de Cîteaux que la jalousie et les calomnies des autres ordres, surtout des religieux de Molesme. Les bruits qu'ils répandaient sur le nouveau monastère le firent

(1) Monasterium Firmitat., supra Grosnam situm, ab illustr. comitibus Gauderico et Willelmo fUndatum est..., in parte sylvœ Bragne. Etabulis Firmitat., Annal, cister., t. 1, p. 70.

(îj Fundatur in eremo prope flumen Serinum (Serein), ab Heriberto, canonico Antissiodoremi, adjiwantibus Tlieobaldo, comite Campaniœ, et Hervœo, comite Nibernensi. — Annal, cist., t.1, c. 2, p. 74.

(3) Cette étymologie nous semble en harmonie avec les armes de Pontigny, qui consistaient en un pont surmonté d'un arbre, et, dans les branches de cet arbre, un oiseau dans son nid. — Hélyot, Hist. des Ordres Relig., t. 5, p. 369.

connaître dans le diocèse de Langres (1). Un grand nombre de Langrois, curieux de voir de leurs propres yeux un institut sur lequel on débitait les choses les plus contradictoires, y accoururent de toutes parts et en revinrent transportés d'admiration; mais en aucun lieu le genre de vie des cisterciens ne produisit plus d'impression que dans le Bassigny, où demeuraient plusieurs nobles familles alliées à celle de saint Bernard.

Cette dernière contrée, malgré son peu d'étendue, comptait plus de vingt fiefs, qui pesaient sur elle de tout leur poids écrasant, et la dominaient du haut de toutes les montagnes, comme des géants superbes. De quelque côté que l'on jetât les yeux, on n'apercevait pas un coteau, pas un mamelon, pas un pic qui n'eût son castel, avec ses bastions, ses donjons, ses machicoulis, etc. On ne pouvait prêter l'oreille sans entendre de tous côtés, jusque dans le silence des nuits, les chevaliers du guet crier à tous les passants la devise guerrière du seigneur, ou les craquements des ponts-levis qui se dressaient et s'abaissaient sans cesse. Parmi tous ces manoirs, il en était un qui levait sa tête plus haute et plus fière que tous ceux qui l'environnaient; ses créneaux aériens semblaient porter jusqu'aux nues la gloire de leur maître, et ses noirs contreforts, aux pieds desquels tant de braves avaient succombé, étaient au loin un objet d'épouvante et d'effroi. Les Lorrains allemands l'appelaient Thalbourg, c'est-à-dire la forteresse de la plaine, et les gens du pays Choiseul ( caseolus ), sans doute à cause de la forme du sommet escarpé sur lequel il était bâti (2).

(1) Annal, cister., t. 1, p. 78: Quo factum est ut in episcopatu lingonensi celebriores existerent, crescente fama ab ipsa œmulatione... Optabant ergoplures Lingonenses experiri novum illud vivendi genus, ab ipsorum finibusegressum.

(2) Le château était sur la pointe de la montagne. Au-dessous, tout à l'entour, avaient été creusés de profonds fossés dont on voit encore les traces. On

En face, à l'ouest, et à peu de distance, sur le revers du mont qui borde et domine ce vaste bassin où la Meuse prend sa source, s'élevait un autre monoir, rival du premier, et qu'on nommait Clémont ( clarus mons, claire montagne ), sans doute parce que de ce point culminant l'œil embrasse un horizon immense, un des plus beaux et des plus riches paysages de la France. Ce castel en imposait par sa hauteur, l'épaisseur de ses murs, la masse de ses fortifications, ses glacis, ses contrescarpes , les bouches béantes de ses meurtrières, qui semblaient toujours prêtes à vomir la mort sur vingt villages couchés à ses pieds (1).

A l'est de Choiseul, sur la lisière des forêts des Vosges, apparaissait, comme un nid d'aigle sur la cîme d'un rocher, le château d'Aigremont (acermons), la rude montagne, taillée à pic presque tout à l'entour (2), environnée de ravins et de précipices. Ce dernier fief était peu considérable, ne renfermant que quatre pauvres villages : Aigremont, Arnoncourt, La Rivière et Mont.

Ces trois familles tiraient leur origine des comtes du Bassigny (3), comptaient parmi leurs aïeux saint Gengoul (4) et

y arrivait par deux chemins : l'un, descendant du côté du nord, allait rejoindre la levée romaine de Langres à Toul, au-delà deMeuvy, en passant par le vallon des Gouttes; l'autre, au sud-est, tombait sur le village de Choiseul presque perpendiculairement. A la fin du XVIe siècle, le château fut transféré dans ce dernier village, que les seigneurs avaient toujours habité en temps de paix. La célèbre maison de Choiseul a pris son nom de cette terre.

(1) Il y a encore des restes de ce château, et ceux qui les visiteront verront que nous n'avons rien exagéré. Nous n'avons trouvé aucun titre primitif latin où ce château serait nommé clavis montium.

(2) Migneret, Rech. hist. sur le château et la commune d'Aigremont, pp. 4 et 5. Nous ne connaissons ce lieu que par cet ouvrage.

(3) C'est l'opinion du savant Jac. Vignier (Chrome ling.) et de plusieurs autres, comme André Duchesne et Le Laboureur.

(4) Tous les auteurs, dit le docte Mangin (Hist. eccle's. et civ. du diocèse de Langres, t. 1, p. 347), conviennent que S. Gengoul fut une tige de l'illustre maison de Choiseul.

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