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sainte Salaberge (1), étaient unies entre elles non-seulement par les liens du sang, mais par des traités d'alliance, et donnaient en général le ton et le mouvement à tous les seigneurs du pays, dont plusieurs étaient leurs vassaux : à ceux de Bourbonne, de Coiffy, de Maulain, de Lanque, de Nogent, de Reynel, de Saint-Blin, de La Fauche, etc. Ils entraînaient même souvent à leur suite les sires de Montsaugeon, de Vergy, de Grancey, de Tréchâteau en Bourgogne, de Beaufremont, d'Ische et de Vaudémont en Franche - Comté et en Lorraine ; et, lorsque le cri de guerre : Bassigny! retentissait du haut des tours de Choiseul, soudain plus de vingt seigneurs se levaient avec leurs bannières et leurs gens d'armes, des rives de la Moselle à celles de la Seine, et répétaient: Bassi

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Tout ce système gigantesque de despotisme et de compression doit s'écrouler; la Providence a décidé que cette grande révolution ne s'opérerait point subitement, par spoliation et les ruines, mais dans la justice et la douceur, force de temps et de patience; c'est pourquoi elle suscite à cet effet des moines, des ermites, c'est-à-dire des hommes de charité , de prière et de travail.

Regnier, tige de la maison de Choiseul, vivait à la fin du XIe siècle; il avait épousé Ermengarde de Vergy, et avait fait partie de la première croisade en qualité de chevalier banneret. La papauté luttait dans ce moment avec un courage héroïque contre la tyrannie des investitures; nos pieux époux,

(1) Nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à la belle et solide dissertation surSte Salaberge, insérée dans VAnnuairede la Haute-Marne, 1838, et signée Beaulleret, curé de Dammartin. Selon le P. Vignier (Décade hist., 689, 690), elle serait une des tiges de la maison de Choiseul.

(2) Mangin, dans l'ouvrage que nous avons déjà cité, t. 3, pp. 486-495, après avoir récapitulé les terres et seigneuries qui relevaient de la maison de Choiseul, dit que, toutes ensemble, elles auraient formé un arrondissement de pays de plus de 40 lieues de circuit.

qui jouissaient du droit de patronage sur l'église de SaintGengoul de Varennes, l'abandonnèrent à l'abbaye de Molesme, et érigèrent cette église en prieuré , après l'avoir splendidement dotée (1). De Regnier et d'Ermengarde naquirent Roger, leur fils aîné et leur principal héritier, Conon, et Adeline qui épousa Odolric, fils de Foulque d'Aigremont. Ce dernier avait été marié deux fois : 1° avec la fille d'Odolric, comte de Reynel ; 2° avec Eve de Grancey ou de Châtillon, veuve de Tescelin, seigneur de Fontaine près de Dijon (2). La fille du vertueux Regnier propagea dans la famille de son époux les grâces célestes dont elle avait été comblée dans la maison de son père; ce fut par son inspiration qu'Odolric fit construire un petit oratoire dans une forêt marécageuse , inhabitable, entre Damblain et Fresnoy, et y envoya un saint anachorète appelé Jean, comme pour adoucir et pacifier cette nature âpre et rebelle par la présence d'un ami de Dieu (3). L'évêque Robert de Bourgogne s'était empressé de donner sa bénédiction à ce solitaire et de l'exhorter à faire fleurir ce désert.

Tout faisait donc espérer que cet humble ermitage serait bientôt trop étroit pour contenir ceux qui viendraieut l'habiter; mais la Providence, qui avait ses vues sur cette terre, en avait décidé autrement. En vain le dévot ermite conjura le Seigneur de dilater sa tente et de lui envoyer des frères ; en vain il fit retentir la sombre forêt de ses gémissements et des

(1) Ce prieuré, si célèbre à cause des reliques de S. Gengoul, fut desservi primitivement par des religieux de Molesme ; il tomba ensuite en commande; il jouissait d'un revenu de 14,000 livres de rentes avant notre grande révolution. Plusieurs autres prieurés, comme ceux de Coiffy et de Choiseul, s'y rattachaient. — Mangin, t. 2, p. 32.

(2) Archiv. de la Haute-Marne, 2° liasse; —Recueils divers concernant l.Uni, génial, des mais, de Chois., aux arch. de l'évêché de Langres.

(3) Cet ermitage était à une lieue du vallon de Morimond; on l'appelle encore aujourd'hui le Vieux-.Morim. 11 n'en reste que des ruines. — Voy. Annal, ritt., t. 1, c. 1er, p. 78; ensuite, la charte de fondation de l'Abbaye, Gall. christ., t. 4, inter instrumenta.

sons pieux de sa petite cloche: l'établissement ne prit aucun accroissement durant l'espace de dix ou douze ans. Alors Jocerand de Brancion, successeur de Robert, engagea le solitaire désespéré à aller offrir sa cabane et son oratoire à l'abbé de Cîteaux, après avoir obtenu la permission du seigneur d'Aigremont (1). Telle fut la modeste origine de Morimond. Mais ce grain de senevé, sous le souffle du Très-Haut, deviendra un grand arbre, qui abritera non-seulement la contrée qui l'a vu naître, mais encore une portion considérable de l'Eglise et de l'Europe, du Mançanarez à la Vistule.

CHAPITRE III.

Arrivée de l'ermite Jean à Cîteaux; il revient avec deux religieux au château d'Aigremont; embarras inattendus; saint Etienne se rend dans le Bassigny; départ de la colonie pour Morimond.

Notre vénérable solitaire, après s'être prosterné devant Dieu pour lui recommander l'objet de son voyage, prit sa ceinture de corde, ses sandales, sa pannetière et son bourdon, sortit de sa forêt et s'achemina vers Cîteaux, priant et mendiant le long de la route. Quels ne durent pas être son étonnement et son édification, lorsqu'arrivé au terme de sa course il n'aperçut, au lieu de la célèbre maison qu'il cherchait, que quelques misérables huttes, construites sans art, avec des branches, du feuil

(1) Archiv. de l'eu, de Lang., Du pays et archid. du Bassig., p. 473.

lage et de la terre, auprès desquelles sa cellule eût été un palais! Partout aux alentours de l'eau et de la boue, partout l'apparence de la pauvreté et du dénûment!

L'ermite exposa au saint abbé, dans le plus grand détail, toutes les circonstances de l'affaire qui l'amenait, la nature et le site du désert, la bienveillance des seigneurs et le zèle des populations du voisinage. Etienne, après y avoir réfléchi mûrement, se décida à envoyer deux de ses frères, choisis parmi les plus âgés et les plus prudents, pour examiner les lieux , s'entendre avec les propriétaires fonciers, organiser des ressources et préparer tout ce qui était nécessaire pour une œuvre aussi importante (1).

Ainsi, l'association monastique ne courait point à la propriété, mais la propriété venait à elle et demandait à se placer sous sa douce et salutaire influence.

Le bon ermite, ayant passé quelque temps à Cîteaux et vu de ses propres yeux toutes les merveilles que la renommée en publiait, en partit accompagné de deux religieux, et reprit la route du Bassigny. Après trois jours de marche pénible , les trois voyageurs arrivèrent devant le castel d'Aigremont, dont les ponts-levis ne tardèrent pas à se baisser devant eux. Le vertueux Odolric et sa digne épouse les reçurent comme des anges de bénédiction. — Mais c'est le propre des œuvres de Dieu ici-bas, d'être marquées au coin de la contradiction.

Quoique tout semblât leur sourire, ils s'aperçurent bientôt que le fils aîné du baron leur était opposé et cherchait à entraver les desseins charitables de ses parents (2), tantôt leur représentant le peu d'étendue et d'importance de leur fief dont il

(1) Annal, ciste1:, t. 1, p. 78; — Mangin, Hist. ecclés. et civ. deLangres, t. 2, p. 159.

(S) Annal, cister., 1.1, p. 81 : Impediente progressus filio comitum, cui semper monach. conventus molestus fait.

faudrait distraire une portion assez considérable, tantôt la modicité de leurs ressources et les dépenses qu'entraînerait la construction du monastère. Il y mit tant d'obstination et de mauvais vouloir, que l'avenir du nouvel établissement fut un instant gravement compromis. Cette opposition inattendue amena bien des négociations, des pourparlers et des lenteurs. Ce jeune baron, qui ne rêvait que fortune, aventures et célébrité, ignorait encore tout le prix et l'importance que la présence et les travaux des moines allaient donner à la terre de son père. Il était loin de prévoir tout ce que l'abandon de ces broussailles et de ces glaïeuls qu'il regrettait tant devait faire rejaillir de bénédictions sur sa famille et de gloire sur son nom, jusque dans la postérité la plus reculée.

Pendant ce temps, la maison-mère de Cîteaux, semblable à une ruche trop étroite pour abriter les abeilles qui s'y multiplient, se trouva si remplie de postulants, que saint Etienne se vit obligé de donner une autre destination à l'essaim d'ouvriers évangéliques qu'il destinait au Bassigny. Bernard, au lieu de partir vers les rives de la Meuse, se dirigea avec ses douze compagnons du côté de l'Aube, dans une vallée marécageuse et inaccessible, appelée la vallée d'Absinthe (1).

Cette vallée de la désolation, qui devint bientôt la vallée de la gloire et du bonheur (2), était située dans le diocèse au sein duquel Bernard avait sucé avec le lait la foi de saint Bénigne et de saint Didier. Ainsi, dans les desseins éternels de Dieu, cette pierre précieuse était réservée sans partage au front de l'église de Langres, d'où son éclat devait se refléter sur toute la chrétienté. L'abbaye de Clairvaux fut la troisième avant-garde de

(1) Non longe a fluvio Alba... inter opaea sylvarum... Antiqua spelunea tatronum, quœ antiquitus dicebatur vallis Absinthialis. Asm. cister.. t. 1, p. 80.

(2) Ibi ergo in loco horroris et vastœ solitudinis consederunt viriilli virtutù, factwi despelunca latronum templum Dei et domum orationis. Id., ibid.

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