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d'entraves, de dissensions et de procès qui auraient infaillible-
ment amené la ruine complète de l'agriculture, si les moines
n'eussent réussi à combiner tous ces éléments divers et hé-
térogènes , et n'eussent remplacé cette oligarchie désastreuse
par une administration plus unitaire, plus douce et plus pa-
ternelle.
Cette substitution se fit de différentes manières:
1° Par restitution: plusieurs seigneurs, comme nous le
voyons par l'exemple de Jean de la Fauche, considérant qu'il
est de toute justice que les dîmes retenues de fait par les laïques
soient remises au clergé, le premier et légitime possesseur (1),
les restituèrent entre les mains des moines, qui les rendirent à
leur tour à leur destination première, les employant, d'après
l'antique discipline, à la subsistance honorable des pasteurs,
au soulagement des pauvres et des infirmes, à l'entretien des
presbytères, à la réparation des églises, quelquefois de l'église
entière, mais le plus souvent des chapelles latérales et de la
région absidaire : ce qui nous explique et nous révèle l'origine
de toutes ces beautés artistiques, de toutes ces richesses et de
toutes ces magnificences jetées avec tant de goût, de grâce et
de grandeur sur le front de la plupart de nos églises du Bas-
signy (2).

2° Les frais énormes occasionnés par les deux croisades de saint Louis avaient obéré la plupart des seigneurs qui avaient accompagné ce pieux roi; pour se libérer, ils morcelèrent leurs fiefs et en mirent les lambeaux à l'encan. Or, il n'y eut point d'autres acheteurs que les moines. Jean de Choiseul ne put sortir de ses embarras financiers qu'en s'adressant à l'abbaye de Morimond ; et, du consentement de noble dame Bertremette, dite Alis, sa femme, il se dessaisit tout à la fois de

(1) Archiv. de la Haute-Marne, arc. Lafauche.

(2) Voy. le savant Thomassin, Discipl.de PEglise, tt. 1 et 2.

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son moulin de Germenn.es sur la Meuse, entre Lénizeul et Damfal, avec ses dépendances, pour trois cents livres tournois, et des dîmes de Chézeaux, moyennant douze cents livres provénitiens. Beaucoup d'autres chevaliers et de barons, comme les sires de Clémont, de Vaudémont, de Bourbonne, etc., allèrent également offrir aux moines quelques débris de leurs domaines (1).

3° Les prières de nos cénobites avaient encore aux yeux du monde tant de prix et de puissance, qu'on eût sacrifié la terre entière et ses trésors pour se les assurer : c'est ce qui leur attira de magnifiques donations de la part de Geoffroy de Bourmont; de Henri, comte de Bar, et d'Aliénor, fille du roi d'Angleterre, son épouse; de Thibaut, roi de Navarre, comte de Champagne et de Brie; des comtes de Bourgogne et des ducs de Lorraine, etc. Ces enfants deCîteaux n'avaient cherché que le règne de Dieu et sa justice : la terre et ses biens leur arrivèrent par surcroît. Ainsi, au commencement du XIVe siècle, Morimond avait : plus de vingt moulins sur la Meuse, la Moselle , la Saône et leurs affluents, et sur les ruisseaux des étangs; une mine de fer et deux usines métallurgiques; des pressoirs sur les territoires de Bourbonne, Serqueux et Laneuvelle; des paisseaux pour ses vignes, du bois pour son usage dans les forêts de Darney, de La Marche, d'Aigremont et de Fresnoy ; la banalité des trois fours de Nijon, Serocourt, Bosières; dix charges de sel à prendre à Salins, des maisons dans plus de douze villes; le droit de pêche dans la Moselle et la Meuse jusqu'à Metz et à Verdun, et dans la Saône jusqu'à Gray; douze granges exploitées par cent soixante convers, des troupeaux innombrables, une prairie qui s'étendait de Meuvy à Neufchâteau, la haute justice dans six villages; le privilége im

(1) Nous avons retrouvé aux archives de la Haute-Marne les pièces attestant ces ventes.

mense de passer avec ses chevaux, voitures, marchandises, bestiaux, sans payer aucun droit de péage, sur toutes les terres du duché de Lorraine, des comtés de Bourgogne, de Champagne , de Bar, des évêchés de Toul, de Langres et de Metz; voilà une faible exquisse des ressources prodigieuses que les moines s'étaient créées (1).

Mais, nous dira-t-on, comment quelques pauvres religieux, venus dans le Bassigny avec une croix, un Psautier et quelques instruments aratoires, sont-ils arrivés en si peu de temps à un si haut degré de grandeur et de prospérité matérielles? Nous répondrons: Ils ont réussi, comme on réussira toujours, en s'associant pour centupler leurs forces, en se plaçant volontairement et par le principe de la charité chrétienne sous le régime sociétaire dont nos réformateurs ne cessent de nous vanter les merveilleuses économies (2), en travaillant beaucoup et en dépensant peu; se contentant de pain noir, de pois et de légumes pour leur nourriture ordinaire ; de tartes faites de harengs, d'oignons et d'huile de noix, avec un potage de gruau d'avoine aux amandes pour leur pitance ou mets extraordinaire, d'un sac de grosse laine pour vêtement, d'une misérable paillasse pour couche, pendant que les barons se ruinaient au jeu, à la guerre, dans le luxe, la bonne chère et la débauche. Le cloître vainquit le manoir comme Rome vainquit Carthage après les délices de Capoue.

C'est un fait historique incontestable, que la substitution de la puissance monastique à la puissance féodale s'est opérée au profit du pauvre peuple. « Tout le monde sait, dit un auteur « du temps, de quelle manière les maîtres séculiers traitent « leurs serfs et leurs serviteurs. Ils ne se contentent pas du

(1) Archiv.dela Haute-Marne, liass. 7, 8, 9,10, etc.

(2) Les phalanstériens ont reconnu que, pour tenter quelque chose de sérieux et d'utile en agriculture, il fallait au moins de 2 à 3,000 hectares de terre.

« service usuel qui leur est dû; mais ils revendiquent sans a miséricorde les biens et les personnes. De là, outre les cens « accoutumés, ils les accablent de services innombrables, de « charges intolérables, trois ou quatre fois l'an, et toutes les « fois qu'ils le veulent. Aussi voit-on les gens de la campagne « abandonner le sol et fuir en d'autres lieux. Mais, chose plus u affreuse! ne vont-ils pas jusqu'à vendre pour de l'argent, a pour un vil métal, les hommes que Dieu a rachetés au prix « de son sang! Les moines, au contraire, quand ils ont des « possessions, agissent bien d'autre sorte. Ils n'exigent des « colons que les choses dues et légitimes; ils ne réclament « leurs services que pour les nécessités de leur existence; ils « ne les tourmentent d'aucune exaction; ils ne leur imposent « rien d'insupportable; s'ils les voient nécessiteux, ils les « nourrissent de leur propre substance; ils ne les traitent pas « en esclaves, ni en serviteurs, mais en frères » (1).

Voilà l'explication morale, entre tant d'autres, des grandes richesses des monastères, et la raison religieuse qui devait faire disparaître la servitude personnelle et l'esclavage.

Quel parti les moines tirèrent-ils des terres qu'on leur avait données, vendues ou échangées, et qui la plupart n'étaient que des déserts et des marais? A quoi employaient-ils leur superflu? — C'est ce que nous examinerons dans les chapitres suivants.

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CHAPITRE XXIV.

Influence agricole de Morimond ; système d'assainissement et de défrichement; économie forestière des moines.

Lorsque saint Robert descendit de Molesmes à Citeaux, suivi de ses pieux compagnons, ce fut avec la ferme résolution d'observer la règle de saint Benoit dans toute sa sévérité. Or, d'après cette règle, le moine doit vivre du travail de ses mains et se suffire à lui-même. Les premiers cisterciens se mirent à réfléchir par quelle profession, par quelle industrie ils pourraient se procurer le pain quotidien, donner l'aumône aux indigents et l'hospitalité aux étrangers, que la règle bénédictine ordonne de recevoir comme si c'était Jésus-Christ même (1).

Il y avait alors, bien plus encore qu'aujourd'ui, un état méprisé, avili par les préjugés de l'époque, renvoyé aux pauvres manants comme la gehenne de la terre, et réservé aux serfs comme une ignominie de plus jetée sur leurs fronts flétris. Eh bien! ce sera cette profession la plus humiliée qu'ils choisiront de préférence ! Ils vont se faire agriculteurs, descendre dans le sillon, tantôt laissant le Psautier pour la bêche, tantôt la bêche pour le Psautier : moines et laboureurs, hommes de travail et de prière, anges du ciel sur la terre. Tels furent

(1) Quos ut Christum suscipere prœcipit regula. Exord. magn., 1. 1, c. M; — Exord. parv., c. 16 ; — Annal, cist., 1.1, p. 23.

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