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de réunir les eaux par un ingénieux système de rigoles, de tranchées et de fossés débouchant les uns dans les autres, et tous dans un principal canal, qui formait une sorte de réservoir dont ils se servaient : — 1° comme moyen d'irrigation, d'où nous sont venues toutes ces magnifiques prairies du Bassigny, presque toujours placées en bas des étangs et arrosées par les ruisseaux pérennes qui en découlaient (1); -2° comme force motrice, ainsi que nous le voyons par cette série d’usines qui se trouvaient au-dessous du monastère, au nombre de plus de douze (2), telles que : scieries, huileries, fouleries, tanneries et moulins surtout, qui sont encore une ressource inappréciable pour tout le pays; car la Meuse coule à pleins bords et avec fracas à travers le Bassigny pendant l'hiver; mais en été et en automne ce n'est plus çà et là qu'un faible cours d'eau que le voyageur traverse à pied sec; tous les moulins construits sur ses rives sont alors en chômage. Or, si les moines, divinement inspirés, n'avaient recueilli de l'eau à Morimond il y a sept cents ans, dites-moi où vingt villages, que nous pourrions nommer, iraient chercher de la farine et du pain pendant cinq mois de l'année ? A dix ou douze lieues , dans le bassin de la Marne ou de la Saône ;-3° ils en créaient des viviers, où ils élevaient du poisson; nul depuis n’a mieux réussi dans cette industrie; ils lui ont donné une impulsion qui existe encore, surtout dans les Vosges et la Meurthe (3). En aucun lieu les étangs ne sont exploités avec plus d'intelligence et de fruit , et c'est à peu de distance de Morimond qu'on vient de faire la belle et précieuse découverte de la fécondation artificielle des culs

(1) Nadauld de Buff., Traité théor. et prat. des Irrigat.; 3 vol. in-8°, 1843; – Polonceau, Des Eaux relativ. à l'agricult.; 1846, in-18.

(2) Collectis namque per industriam aquis deductisque, fluviolus proficuus multis usibus campos irrigat, fruges terit, ligna scindit, stagna ingentia non solum aquis complet sed piscibus. — Ann. cist., t. 1, p. 10.

(3) Mémoires de la Société royale et centrale d'agriculture ; Paris, 1842.

de poisson. Ainsi, par un bienfait providentiel, les mêmes éléments qui rendaient un pays insalubre, dangereux et inabordable, devenaient, sous la main des cénobites cisterciens, une source de commodités et de richesses : tant il est vrai, ajoute l'historien, que tout se tourne en bien pour les amis de Dieu, et que rien n'est perdu pour eux au ciel et sur la terre, ni une larme, ni une goutte d'eau (1)!

Que de fois nous avons entendu reprocher à nos religieux d'avoir trop multiplié les étangs ! Cependant, qu'on y réfléchisse , et on verra, outre les raisons que nous avons déjà données, que c'était une nécessité de l'époque : les bras manquaient ;: il fallait ou laisser le sol improductif, ou l'utiliser en l'inondant, et remplacer les moissons par les poissons. Il était impossible de tirer un autre parti de beaucoup de terrains humides, impropres à la culture et au pâturage. De nos jours, après toutes les découvertes de la science, les départements de l'Ain, de Saône-et-Loire, la Bresse, la Dombes et la Sologne, etc., se sont trouvés ainsi forcés de conserver un grand nombre d'étangs, qui forment un des principaux produits de ces contrées (2).

Le sol de Morimond, sol argilo-siliceux, ondulé et disposé en petits vallons allongés, se prêtait naturellement à ces sortes d'entreprises. Les moines avaient, admirablement calculé la pente nécessaire, l'imperméabilité des couches inférieures, le volume d'eau, le groupement des bassins, la masse des chaussées, afin de préserver ces réservoirs des inconvénients de la sécheresse, de l'évaporation, de l'infiltration, de la gelée et des débordements; il fallait surtout parer au danger beaucoup plus terrible de l'insalubrité, en entretenant un niveau d'eau suffi

(1) Mémoires de la Société royale et centrale d'agriculture; Paris, 1842.

(2) Puvis, Des Etangs ; in-80, 1844; — Des Etangs, de leur utilité, construct., produit, etc. Maison rust, du XIXe siècle, t. 4, pp. 179 et 208.

sant pour couvrir en été le fond de l'étang et l'empêcher de se convertir en marais pestilentiel : l'action du soleil sur une terre encore humide et chargée de parcelles organiques produit des émanations délétères qui donnent naissance à des fièvres endémiques d'un caractère pernicieux. Or, nous avons constaté que les étangs de Morimond avaient, pour recueillir les eaux pluviales, une surface affluente quinze ou vingt fois plus étendue qu'eux-mêmes; ensuite, qu'ils étaient entretenus par des sources découlant des forêts voisines, traversés de ruisseaux abondants ayant un débit régulier ; que l'eau, se déversant de l'un dans l'autre jusqu'à la Meuse, était sans cesse renouvelée et ne pouvait produire d'effluves dangereuses; enfin, qu'en aucun temps la mortalité n'avait été plus considérable dans la zone de l'abbaye que partout ailleurs.

Plusieurs de ces étangs ont disparu depuis trois ou quatre siècles : ils n'avaient été formés que provisoirement et dans un but agricole. Ces prairies où les troupeaux broutent et bondissent aujoud'hui, ces champs où les laboureurs tracent de fertiles sillons étaient autrefois des vallées dénudées, des basfonds fangeux et inexploitables; les moines, après en avoir barré les extrémités inférieures par des digues transversales, y ont amené l'eau des plateaux environnants : cette eau a apporté avecelle de l'humus, des détritus de végétaux qui se sont déposés sur le fond; ce qui, réuni aux excréments des poissons et des batraciens, et aux débris des plantes aquatiques d'une substance pulpeuse et d'une facile décomposition, a formé, après une période plus ou moins longue, une couche de vase à laquelle il ne manquait plus, pour devenir féconde , que d'être exposée à l'influence du soleil.

Voilà une terre nouvelle; voyons maintenant les moines à l'œuvre.

Aussitôt après le chapitre, la crécelle claustrale donnait le

signal du départ : tous les religieux se réunissaient au parloir; là, le prieur les divisait par sections, réglait tout ce qui concernait l'ordre, le lieu et le genre des travaux, et leur distribuait les instruments nécessaires (ferramenta et alia instrumenta ad laborem necessaria) (1).

Rien n'exemptait de ces rudes labeurs, ni la naissance, ni les talents, ni le rang et l'autorité; la règle ne voyait dans tous les religieux que des enfants d'Adam, qui, d'après l'antique malédiction, devaient gagner leur pain à la sueur de leurs fronts. Ces fils de grands seigneurs ne travaillaient pas avec l'indolence de l'amateur des champs, qui, dans un beau jour, s'amuse à faner ses foins ou à sarcler ses blés ; l'ardeur qu'ils y apportaient aurait fait croire que telle avait été l'occupation de toute leur vie. Que de fois la bêche et la houe déchiraient ces mains délicates accoutumées à tout autre travail ! Que de fois ces ames angéliques, renfermées dans le frèle vaisseau de corps débiles et épuisés d'austérités, se sentaient faillir à la peine! Saint Bernard lui-même, qui, à son début à Citeaux, avait tant de fois gémi et pleuré d'être trop faible pour scier le blé, aimait à raconter depuis à ses religieux, avec une certaine complaisance et dans la joie d'une victoire remportée, comment Dieu lui avait fait la grâce de devenir un bon moissonneur (2).

Non-seulement ils sciaient, mais ils levaient eux-mêmes toutes leurs moissons; et souvent ils apportaient les gerbes sur leur épaules : on les voyait en file de quinze ou vingt descendre le coteau, courbés par le poids de leur fardeau, brûlant

(1) Lib. Us., c. 75. - D'après le c. 48 de la Règle, et les cc. 74, 75, 83 et 84, ils travaillaient en été depuis le chapitre jusqu'à tierce et depuis none jusqu'à vėpres; en hiver, depuis tierce et la messe jusqu'à none. et même jusqu'à vepres en carème. — Jul. Paris, Esprit prim. de Citeaux, p. 175.

(2) Dalg., Vie de S. Etienne, p. 242, d'après Guill. de St-Thierry;- Nomastic. cist., pp. 175, 176 et 189, De tempore secationis et messionis.

sous leurs frocs de grosse laine et le front ruisselant de sueur.

Leurs travaux étaient accompagnés d'un rigoureux silence, qui n'était interrompu que par le signal que donnait le prieur, en frappant dans ses mains de temps en temps. Tantôt c'était pour annoncer un court repos (pausandi signum) : les frères s'asseyaient autour du prieur, autant que le sol le permettait; tantôt c'était pour les avertir d'offrir à Dieu leurs peines : alors ils appuyaient leurs fronts chauves sur le manche de leurs bêches ou de leurs râteaux, dans l'attitude de la méditation.

Lorsqu'un frère, soit par excès de travail, soit par faiblesse naturelle, tombait de lassitude, il demandait au prieur la permission de se retirer quelques instants à l'écart, ramenant son capuce sur son visage et inclinant la tête, comme pour s'humilier et gémir de son impuissance et de sa misère. Un dernier signal annonçait le retour, et tous revenaient ensemble, deux à deux, silencieux et contents, remettaient, en entrant, leurs instruments au prieur, à l'exception des ciseaux, des sarcloirs, des fourches, des râteaux et des faucilles, qu'ils conservaient au dortoir, près de leurs lits, pendant tout le temps de la tonte des brebis, du sarclage, de la fauchaison et de la moisson (1).

Certes ! il y avait plus de grandeur véritablement héroïque, plus de gloire solide, plus de calme divin dans le sommeil du moine laboureur dormant sur sa paillasse entre sa bêche et son râteau, que dans celui d'Alexandre couché sous sa tente, à l'ombre de ses lauriers, entre son glaive d'un côté et la couronne de Darius de l'autre, après la bataille d'Arbelles.

Nous avons lu les plus belles pages de Varron et de Columelle sur la manière de cultiver la terre chez les Romains; Mathieu de Dombasle, Olivier de Serres, Moreau de Jonnès,

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