Abbildungen der Seite
PDF

pratiquées par plusieurs milliers de monastères cisterciens, et autres, répandus sur la surface de l'Europe, sans qu'on ait eu besoin de verser une seule goutte de sang, de faire une seule ruine; sans soldats , sans impôts, avec le commentaire d'une ligne de l'Evangile!

La solution du problème de l'association universelle , d'après nos réformateurs modernes, consisterait à découvrir un procédé qui permettrait de combiner unitairement les facultés, les travaux et les intérêts d'un certain nombre d'hommes destinés à respirer le même air, à exploiter le même sol, à vivre de la même vie, à former, si l'on veut, l'élément alvéolaire de la société nouvelle. Ces éléments se grouperaient autour de centres secondaires ; ceux-ci se réuniraient à leur tour en satellites autour de centres plus considérables, et ainsi de suite, jusqu'au foyer de l'association universelle (1). Or, il y a plus de sept siècles que ce plan magnifique d'association, rêvé et dénaturé par les utopistes fouriéristes , a été réalisé par les cénobites cisterciens. Chaque couvent ou noyau d'association se reliait à une maison-mère secondaire, chaque maison-mère avec sa filiation à une des quatre maisons principales, et celles-ci à Cîteaux, centre primitif auquel aboutissaient de tous les points de la terre tous les rayons de l'association.

Après saint Bernard, Arnould était un des membres les plus capables de l'assemblée capitulaire ; nous ne pouvons douter qu'il n'ait pris une part très-active et Irès-honorable à ses travaux. Il en revint avec toute l'ardeur d'une foi retrempée à sa source, et continua l'œuvre de son infatigable prosélytisme. Bientôt son monastère , comme une ruche trop pleine, laissa partir, sous le souffle de la miséricorde divine, un essaim nou

(1) V. Considérant, Exposit. du syst. phal., p. 10; — A. Paget, Introd. à la science soc., in-18, pp. 50 et 60; — Ch. Pellarin, Four., sa vie, sa théor., etc., in-18, jxissim.

veau. La puissante maison de Clémont ne voulut pas céder à d'autres cette bénédiction du ciel : elle la réclama à titre de reconnaissance, et pour elle-même et pour le Bassigny, et céda dans une de ses forêts, au doyenné de Chaumont, un emplacement considérable, où douze religieux avec un abbé jetèrent les fondements d'une abbaye qu'ils appelèrent en latin Christa, par un barbarisme sublime (vulgairement La Chreste) (1). Elle se développa rapidement, au point de devenir mère à son tour après quelques années. Parmi ses filles nous citerons la maison des Feuillants, au diocèse de Rieux, à laquelle se rattache la fameuse réforme de Jean de la Barrière, dont nous parlerons plus tard.

La renommée eut bientôt publié au-delà du Rhin la ferveur et les progrès de Morimond sous l'abbé Arnould. Frédéric, archevêque de Cologne, en fut heureux et fier tout à la fois. Désirant s'aider dans son laborieux ministère des prières et des expiations de ces saints serviteurs de Dieu, et répandre de plus en plus dans son diocèse la bonne odeur de Jésus-Christ, il manda son frère pour se concerter avec lui sur la fondation d'un couvent cistercien: Arnould se rendit en toute hâte à Cologne. A peine y fut-il arrivé, qu'on le vit, avec l'archevêque, parcourir les campagnes environnantes, cherchant un lieu tranquille et solitaire pour le nouvel établissement. Ayant cru l'avoir trouvé sur les confins des duchés de Clèves et de Guel- dre, non loin de Rheinbach, on commença aussitôt les travaux.

Pendant ce temps, notre abbé, pour gagner des ames à Dieu et remplacer par des recrues les frères qui allaient quitter Morimond, se livra à la prédication. La semence évangélique,

[ocr errors]

tombant dans une terre bien préparée, produisit les fruits les plus abondants. D'ailleurs, par une bénédiction particulière, le monde était alors tellement disposé, qu'il s'inclinait sous la parole du moine comme le roseau sous le souffle du vent ; le froc, du haut de la chaire, semblable à un aimant sacré, attirait tout à lui. Le prédicateur se vit bientôt environné de l'élite des jeunes gentilshommes du pays, décidés à le suivre dans son vallon sauvage. Conrad, l'un d'eux , le plus distingué par sa naissance, entrait à peine dans l'adolescence ; Arnould, dans l'ardeur de son zèle, quelques instants avant son départ, l'avait arraché, non sans scandale (non sine scandalo), des bras de son père et de sa mère, et baigné de leurs larmes; puis, se mettant à la tête de toute cette nouvelle milice, il était revenu dans le Bassigny comme en triomphe (1).

A son arrivée au monastère, il réunit tous les religieux au chapitre et fit introduire ses compagnons de voyage. Ces fiers enfants de la Germanie, humblement prosternés, demandèrent qu'il leur fût permis de tout quitter pour suivre Jésus-Christ. On les dépouilla aussitôt des orgueilleuses livrées du monde, qui furent remplacées par une pauvre robe de laine, et on les admit au noviciat. Arnould choisit ensuite douze moines, auxquels il donna pour abbé le vénérable Henri, religieux d'un âge avancé et d'une vertu éprouvée, et les envoya à son frère. Frédéric les reçut avec une bonté paternelle, et, comme le monastère n'était point encore achevé, il les logea, en attendant, dans son palais. Enfin, le jour de la prise de possession ayant été fixé, ils furent installés solennellement, en présence d'une grande foule de peuple, qui temoignait par son allégresse et ses chants pieux des sentiments de bienveillance et de sympathie qui l'animaient envers les cénobites.

(1) Ann. cist., t. 1, p. 137 : Prœdicationis, qua nimium prœcetlebat, rete in capturam taxons, non parvam caepit rationabilium piscium multitudinem secum adducendorum ad Morimundum. — S. Bern., Epist. 6, ad Brun. Col.

Telle fut l'origine de l'abbaye Notre-Dame-d'Ald-Camp, en langue vulgaire Ald-Velt ou Campen. Comme elle était la première de l'ordre de Cîteaux au-delà du Rhin, la divine providence déposa dans son sein tant d'éléments de bien et une si grande force d'expansion, qu'elle projeta au loin de sa surabondance et se vit bientôt entourée de plus de soixante-dix filles ou petites-filles, qui, de tous les points de l'Allemagne, lui formaient comme une auréole de gloire qui se reflétait jusque sur Morimond (1).

CHAPITRE VI.

L'abbé Arnould quitte son monastère, il entraîne avec lui plusieurs religieux; lettres de saint Bernard à cette occasion; mort d'Arnould.

Nous avons vu, dans le court espace de dix ans, l'abbaye du Bassigny, bénie de Dieu, faire les plus rapides progrès. Représentée par une illustre fille au sein de la race germaine, elle semble devancer La Ferté et Pontigny, et devoir marcher désormais l'émule de Clairvaux. Ce que saint Bernard opérait par le prestige de son génie et l'ascendant de sa sainteté, Arnould s'efforçait, autant qu'il était en lui, de le reproduire par la ferveur de son zèle, une activité prodigieuse et un dévouement

(1) Gall. Christ., t. 3, p. 782 ; — Gasp. Jong., Not. abbat. cist., etc., p. »50; — Tabul. Morim., hoc anno ll2ï ; — Aub. Miraeus, Chron. cist., hoc anno 1122.

sans bornes aux intérêts de sa maison. Mais la constance qui nous rend persévérants en dépit des obstacles n'est pas ordinairement la vertu des ames trop vives et des imaginations ardentes. Arnould n'était point fait pour la lutte : il recula devant elle, découragé et abattu. Les embarras de son administration étaient de quatre sortes, ainsi que saint Bernard l'indique dans sa lettre à Humbert, abbé d'Igny (1).

Quelques religieux indisciplinés, comme il s'en trouve toujours dans les meilleures communautés, avaient méconnu son autorité. Odolric d'Aigremont étant mort, son fils aîné, qui n'avait cessé d'être hostile à Morimond, réclamait les propriétés dont sa famille avait doté si libéralement cet établissement, et menaçait, au besoin, de les reprendre par la force; les frères convers, rebutés par des travaux excessifs et l'ingratitude du sol, semblaient épuisés et désespérés; enfin, on pouvait craindre de manquer bientôt des choses les plus nécessaires à la vie.

Telles étaient les difficultés de la position d'Arnould. Au lieu de les affronter hardiment et de les vaincre, il chercha à s'y soustraire, en se retirant, accompagné de ses plus fervents religieux, qu'il avait gagnés et qui étaient disposés à le suivre partout.

Ce fut d'Ald-Camp qu'il écrivit à S. Bernard et à S. Etienne pour leur annoncer son immuable résolution, colorant son départ du prétexte d'un pèlerinage à Jérusalem (2). Rien n'était plus adroit, car on ne pouvait guère faire un crime à un abbé de quitter son couvent pour un voyage d'outre-mer, au moment où toute l'Europe debout était tournée vers l'orient, où les évêques abandonnaient leurs diocèses, les pères de famille leurs épouses et leurs enfants, les pasteurs des ames leurs

(1) Epist. 141.

(2)Ann. cist., p. 160, t. 1.

« ZurückWeiter »