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sans bornes aux intérêts de sa maison. Mais la constance qui nous rend persévérants en dépit des obstacles n'est pas ordinairement la vertu des ames trop vives et des imaginations ardentes. Arnould n'était point fait pour la lutte : il recula devant elle, découragé et abattu. Les embarras de son administration étaient de quatre sortes, ainsi que saint Bernard l'indique dans sa lettre à Humbert, abbé d'Igny (1).

Quelques religieux indisciplinés, comme il s'en trouve toujours dans les meilleures communautés, avaient méconnu son autorité. Odolric d'Aigremont étant mort, son fils aîné, qui n'avait cessé d'être hostile à Morimond, réclamait les propriétés dont sa famille avait doté si libéralement cet établissement, et menaçait, au besoin, de les reprendre par la force ; les frères convers, rebutés par des travaux excessifs et l'ingratitude du sol, semblaient épuisés et désespérés; enfin, on pouvait craindre de manquer bientôt des choses les plus nécessaires à la vie.

Telles étaient les difficultés de la position d'Arnould. Au Ueu de les affronter hardiment et de les vaincre, il chercha à s'y soustraire, en se retirant, accompagné de ses plus fervents religieux, qu'il avait gagnés et qui étaient disposés à le suivre partout.

Ce fut d'Ald-Camp qu'il écrivit à S. Bernard et à S. Etienne pour leur annoncer son immuable résolution, colorant son départ du prétexte d'un pèlerinage à Jérusalem (2). Rien n'était plus adroit, car on ne pouvait guère faire un crime à un abbé de quitter son couvent pour un voyage d'outre-mer, au moment où toute l'Europe debout était tournée vers l'orient, où les évêques abandonnaient leurs diocèses, les pères de famille leurs épouses et leurs enfants, les pasteurs des ames leurs

(1) Epist. 141.

(2) Ann. cist., p. 160, t. 1.

troupeaux, les ermites leurs grottes pour voler au tombeau de Jésus-Christ; d'autant plus qu'Arnould se vantait d'avoir obtenu du Souverain-Pontife la permission de sortir de Morimond et d'aller, disait-il, fonder un monastère cistercien en Palestine, sur la terre natale de la vie cénobitique.

Lorsque le messager de l'abbé fugitif arriva à Clairvaux, les religieux, à cette nouvelle, furent frappés de stupeur et plongés dans la plus profonde consternation; car les couvents cisterciens ne formaient alors qu'une grande famille : le bonheur et le malheur, la joie et la tristesse, tout était commun entre eux. L'affaire parut si grave à tous, qu'il fut décidé à l'instant même qu'on en référerait de suite au Pape; c'est ce que fit S. Bernard, en lui écrivant au nom de sa communauté.

« Puisque vous tenez, lui dit-il, la place de celui qui avait « la sollicitude de toutes les églises, nous espérons que nos « plaintes et nos vœux arriveront jusqu'à vous, malgré notre « bassesse et la grandeur de vos nombreuses occupations. « L'affaire dont il est ici question n'est pas seulement la nôtre, « mais celle de tout notre ordre, et si votre fils, notre père « commun, eût été à Cîteauxdans ce moment, ou ilserait allé « lui-même se présenter devant Votre Sainteté, ou il aurait « écrit en son propre nom sur le déplorable scandale qui nous « afflige.

« Pour ne pas tenir plus longtemps votre charité inquiète « et en suspens, nous vous annonçons qu'un de nos frères aba bés, celui de Morimond, ayant abandonné son monastère, « a résolu, dans un esprit de légèreté, de se rendre à Jérua salem, se proposant auparavant, dit-on, de sonder votre o prudente circonspection et d'essayer de vous extorquer une « permission qui pallierait son égarement. Si, ce qu'à Dieu « ne plaise! vous aviez déjà donné votre assentiment à son « projet, daignez considérer dans votre sagesse quelle source « de ruine ce serait pour notre ordre, puisque, d'après cela, « tout abbé qui sentirait la charge pastorale peser à ses épaules « pourrait s'en débarrasser aussitôt, surtout chez nous, où le « fardeau du commandement est si lourd et l'honneur de le « porter si léger.

« Ensuite, comme si cet abbé eût voulu combler la mesure « de la désolation de la maison qui lui était confiée, il s'est at« taché pour compagnons de son vagabondage les meilleurs et « les plus parfaits de ses religieux. S'il répond qu'il veut garder « en orient les observances de Cîteaux, et que, dans cette in« tention, il emmène avec lui cette multitude de frères, qui « ne voit que des soldats armés pour combattre sont plus né« cessaires dans ces lieux que des moines qui ne savent que « prier et pleurer? Nous n'avons pas la présomption de vous « tracer ce qu'il conviendrait de faire dans cette occasion: « votre prudence vous le suggérera assez » (1).

Saint Bernard n'avait pris l'initiative dans une affaire qui concernait la police générale de l'ordre qu'à raison de l'extrême urgence, et en l'absence de l'abbé de Cîteaux. Saint Etienne était alors en Flandre, où il s'était transporté pour implorer la pitié du comte Charles-le-Bon en faveur de la Bourgogne désolée par une horrible famine. L'homme de Dieu a entendu les gémissements des enfants qui demandaient de la nourriture à leurs mères, et les cris de désolation des mères qui n'en avaient point à leur donner; il a quitté son cloître, il s'est fait mendiant, et il est allé frapper à la porte des rois, et chercher par le monde du pain aux pauvres. Ce fut au retour de cette glorieuse et pénible pérégrination qu'il apprit le malheur de sa chère fille de Morimond, indignement abandonnée, et veuve du vivant même de son époux (2).

(1) Inter S. Bern., Epist. 359, scripta non 1143 sed 1125.

(2) Annal, cist., t. 1, p. 160.

Quoique l'abbé Arnould protestât dans sa lettre que rien ne le ferait reculer, saint Bernard, emporté par l'ardeur de sa charité, lui avait répondu aussitôt, se jetant à travers sa route et essayant de l'arrêter à force de prières et de larmes.

« Vous saurez d'abord, lui dit-il, que l'abbé de Cîteaux « n'était point encore revenu de Flandre, où il est allé, en « passant par Clairvaux, lorsque votre courrier nous est arri<< vé; il n'a donc pu recevoir la lettre que vous me chargiez « de lui présenter. Heureux qu'il lui soit donné d'ignorer en« core quelque temps une aussi triste nouvelle ! Vous me dé« fendez, comme pour me désespérer, de ne point m'occuper « de votre retour; quand bien même la religion ne m'aurait « pas fait un devoir de ne point vous obéir, ma douleur ne me « l'eût pas permis. Si j'eusse été certain de vous rencontrer ( quelque part, je serais allé moi-même vers vous.....

« Plût à Dieu qu'à cette heure je fusse à vos côtés ! Je vous « redirais en face toutes les émotions de mon ame; vous les « liriez dans mes paroles, sur mon visage et dans mes yeux. « Me prosternant dans la poussière sur la trace de vos pas, « je presserais vos pieds de mes mains ; j'embrasserais vos « genoux; ensuite, suspendu à votre cou, je couvrirais de « mes baisers cette tête chérie, courbée depuis si longtemps « comme la mienne et dans le même sillon sous le joug de « Jésus-Christ. Je pleurerais de toutes mes forces, je vous « prierais, je vous conjurerais, au nom du seigneur Jésus, « d'épargner ce nouvel opprobre à la croix de celui qui a « sauvé ceux que vous voulez perdre, et qui avait réuni ceux « que vous dispersez......... Oh! s'il m'eût été donné de « suivre cet élan de mon cœur! j'aurais peut-être triom« phé par l'amour de celui que je ne puis vaincre par la « raison.....

« O grande et forte colonne de notre ordre! comment n'a« vez-vous pas craint que votre chute n'entraînât la ruine de « tout l'édifice! Comment pouvez-vous partir sans trembler, « vous qui par votre départ enlevez toute sécurité au troupeau « qui vous était confié ! Qui le défendra contre les loups ravis« sauts? qui le consolera dans les tribulations? qui le soutien« dra dans le danger? qui enfin résistera au lion rugissant, « cherchant toujours quelqu'un à dévorer? Ces jeunes arbustes « que vous avez transplantés en Jésus-Christ, en divers en« droits, dans des lieux d'horreur et de vaste solitude, que « deviendront-ils? Qui les cultivera? qui les alimentera? qui « les environnera d'une haie? qui se chargera de couper « les rameaux superflus? Lorsque le vent de la tentation souf« fiera, hélas! si tendres encore, ils seront facilement déra«jïinés!...

« Comment n'avez-vous pas craint d'embrasser une aussi « étrange nouveauté sans le conseil de vos frères, des abbés « de votre ordre, et particulièrement sans la permission de ce« lui qui devait être votre père et votre maître? Plusieurs sont « effrayés de vous voir traîner à votre suite de faibles enfants, « des jeunes gens d'une santé délicate. Si vous prétendez qu'ils « sont forts et robustes, pourquoi les enlever à une maison « désolée, où leur présence serait si nécessaire; si, au con« traire, comme je l'ai dit, ils manquent de force et de vi« gueur, leur sera-t-il possible de vous accompagner dans « votre dur et laborieux pèlerinage? Mais nous ne croyons pas « que vous vouliez vous charger désormais de leur conduite: « il y aurait une grande inconvenance à ce que vous repris« siez ailleurs, sans vocation et par pure présomption, des « fonctions que vous avez quittées ici témérairement et mal« gré la défense qui vous était faite. Je vous promets, en fi« nissant, que si vous me fournissez l'occasion de m'entrete— « nir un instant avec vous, je donnerai tous mes soins pour

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