Abbildungen der Seite
PDF

« vous vous étiez lié par le vœu de stabilité? enfin que, m'ayant consulté sur votre projet de vous associer, je ne dirai pas au pèlerinage, mais au vagabondage de l'abbé Arnould, vous y aviez renoncé et vous n'aviez pas cru pouvoir accompagner licitement celui qui ne pouvait partir sans crime? Mais à quoi bon, direz-vous, revenir sur ce passé? Pour vous convaincre de légèreté et vous montrer les perpétuelles contradictions de votre conduite, afin que, reconnaissant votre erreur et en rougissant, vous appreniez, hélas! peutlêtre trop tard, de l'Apôtre, à ne point croire à toute sorte d'esprit; de Salomon à choisir un conseiller entre mille; du saint Précurseur, non-seulement à ne point être vêtu mollement, mais encore à ne point vous laisser emporter comme un roseau à tout vent de doctrine; de notre Seigneur, à fonder votre maison sur la pierre, et des Disciciples, à unir la prudence du serpent à la simplicité de la colombe; enfin, pour que, de tous ces passages de l'Ecriture sainte, et d'autres encore, vous tiriez cette conclusion, que vous avez été misérablement trompé par le grand séducteur, dont la malice astucieuse sait revêtir mille formes diverses pour nous perdre ; n'ayant pu vous arrêter au début de la carrière, il vous a envié le don de la persévérance, croyant avoir assez fait s'il parvenait à vous enlever la vertu qui seule nous mérite la couronne. Je vous conjure donc, par les entrailles de Jésus-Christ, de rester où vous êtes, ou de ne partir qu'après être venu vous concerter avec nous, afin de savoir s'il n'y aurait pas un remède aux grands maux que votre départ a attirés sur nous, et à ceux plus grands encore que nous redoutons pour l'avenir » (1). Saint Bernard, qui poussait devant lui, avec sa crosse de

(1) Epist. 6.

bois, et les hérétiques, et les philosophes, et les rois, et les peuples, n'était point accoutumé à trouver de la résistance; aussi fut-il grandement surpris et affligé en voyant ses efforts venir se briser contre l'inflexible opiniâtreté de l'abbé et des religieux. Attribuant, dans son humilité profonde, ce douloureux échec à ses péchés, il pria Brunon, l'un des prêtres les plus distingués de Cologne par sa naissance, et des plus prépondérants par son mérite et sa haute position, de lui venir en aide, espérant que son intervention immédiate sur les lieux mêmes lui serait du plus grand secours dans cette malheureuse affaire. Il l'avait vu et connu au concile de Reims; aussi lui dit-il : « Ce n'est point avec crainte, comme à un étranger, mais « avec la plus grande confiance, comme à quelqu'un de mon « intimité, que je vous écris toute ma pensée. Arnould, abbé « de Morimond, au scandale de notre ordre, a abandonné ré

« cemment son monastère De cette grande multitude

« de moines qu'il avait rassemblés pour lui et non pour Jésus« Christ, dans ses nombreux voyages et sur terre et sur mer, « il en a laissé quelques-uns dans la désolation, et s'est asso« cié les autres. Trois de ces derniers nous désolent surtout par « leur absence :je veux parler d'Evrard, notre frère; d'Adam, « que vous connaissez, et de Conrad, cet enfant d'une famille o illustre, qu'il a enlevé de Cologne non sans scandale. Nous « avons appris qu'ils habitaient encore vos contrées avec quel« ques autres du même parti. Si cela est, daignez, je vous en « prie, faire tous vos efforts pour les réunir autour de vous, « les fléchir par vos prières et les convaincre par vos raisona nements; alliant en eux la prudence du serpent à la simpli« cité de la colombe, afin qu'ils ne croient plus devoir obéis« sance à un désobéissant, et pouvoir suivre sans péché un « homme livré à un coupable vagabondage; ne se laissant pas « séduire plus longtemps, au point d'abandonner l'ordre où « ils ont fait leur profession pour un homme qui s'est jeté hors « de la sienne » (1).

Les saints n'ont jamais parlé, prié et pleuré en vain : saint Bernard gagna d'abord le moine Henri, qui revint dans son monastère; il y fut suivi de tous les autres, comme nous le verrons. Arnould, afin de se soustraire aux instances de ses amis de Cologne et d'étouffer plus aisément les remords de sa conscience, se retira dans la Flandre pour y vivre inconnu; mais c'était là que la justice de Dieu l'attendait : frappé subitement, dans les premiers jours de janvier 1126, moins d'un an après sa sortie de Morimond, il mourut misérablement, et sa triste fin parut à tout le monde une juste et terrible punition de sa présompteuse désobéissance; cujus prœsumptio, dit saint Bernard, digno sed pavendo fine in brevi est vindicata (2).

Si nous voulons, pour nous instruire, remonter aux causes de cet inconcevable égarement, nous les retrouverons:

1° Dans l'orgueil : Arnould était une de ces natures vives, curieuses, ardentes et égoïstes, qui ne font le bien qu'autant qu'elles y trouvent le compte de leur amour-propre; douées de plus d'impétuosité que de persévérance, ayant plus d'instincts généreux que de jugement solide; toujours prêtes, à la moindre contradiction, à se lancer avec une inconcevable hardiesse dans les voies les plus insolites et les plus dangereuses; y persévérant par le même esprit qui les y a jetées; ce qui prouve qu'il y a quelque chose pour le solitaire et le prêtre de plus précieux que le zèle, le dévouement, les austérités les plus dures et la science, c'est l'humilité, sans laquelle les plus brillantes qualités, les dons les plus rares ne sont, hélas! que trop

[ocr errors]

souvent une source de ruine pour les individus, de scandales et de malheurs pour l'Eglise!

2° Dans des courses trop fréquentes : la solitude est le foyer de la vie religieuse; le moine ne doit la quitter que le plus rarement possible et lorsqu'il y est forcé, comme saint Bernard; il faut qu'il se concentre davantage dans son for intérieur et se fasse un cloître dans son ame, pour entretenir jusqu'au milieu du monde, avec plus de vigilance que jamais, la communication incessante et vivante de ses pensées avec le ciel. C'est ce que ne fit point le premier abbé de Morimond; ramené à chaque instant dans le siècle par les affaires de sa maison et la prédication, il oublia peu à peu son élément; les voyages et les pérégrinations devinrent un besoin pour lui; ce besoin dégénéra en passion, et cette passion l'entraîna dans l'abîme (1).

CHAPITRE VII.

Election d'un nouvel abbé; second voyage de saint Etienne Harding à Morimond; la maison se relève; les donations des sires d'Aigremont sont irrévocablement confirmées; dernière lettre de saint Bernard aux moines fugitifs.

Les œuvres de Dieu ne ressemblent point à celles des hommes : elles grandissent et se fortifient par ce qui devrait humainement les faire périr, semblables au rocher des mers, qui s'affermit sous le choc des flots. L'abbaye naissante de Mori

(1) D. Le Nain, Hist. de Vord. deCtteaux, 1.1 ; — Séries Abbat. Morim., Ms. exbibl. D. Fèvr. de Font., p. 1; — S.Bernard, oper. gen., in-8°,t. 1, pp. 13 et 23.

moud, trahie par son premier abbé, abandonnée de ses meilleurs religieux, attaquée au dedans par ses propres enfants et au dehors par ses anciens bienfaiteurs eux-mêmes , semblait devoir trouver la mort dans son berceau; mais elle se releva, appuyée sur celui qui sait, quand il lui plaît, changer la faiblesse en force et les humiliations en gloire.

Saint Etienne, ayant appris la triste fin d'Arnould, en fut d'autant plus affligé qu'elle lui donnait les plus grandes inquiétudes sur le sort éternel d'une ame qui lui était bien chère ; il pleura sa mort comme un bon père pleure celle d'un fils ingrat ; mais il fallait arrêter les suites d'un aussi déplorable scandale , soutenir les religieux qui restaient, ramener ceux qui étaient sortis. On sentait le besoin d'une main ferme et habile pour réparer ces désastres; le saint abbé de Cîteaux partit donc aussitôt pour Morimond. Voulant auparavant se concerter avec l'homme de Dieu devenu l'oracle de son ordre et du monde, il passa par Clairvaux, d'où il emmena avec lui Gauthier, prieur de cette abbaye , homme d'une vertu consommée, formé pendant dix ans à l'école de saint Bernard (1).

Lorsqu'il entra dans le monastère désolé, il y fut témoin du spectacle le plus triste et le plus attendrissant : tous les religieux coururent à sa rencontre, en versant des larmes et en poussant des gémissements. Quelques-uns lui prenaient les mains et y collaient leurs lèvres; d'autres baisaient sa coule et son froc; ceux qui l'avaient connu à Cîteaux se jetaient dans ses bras , se tenaient pendus à son cou; tous le saluaient en pleurant, comme leur sauveur. On n'entendait que des sanglots entrecoupés d'actions de grâces.

Enfin, le silence et le calme s'étant rétablis, le saint parla avec beaucoup de force et de douceur, glissa sur le passé avec

(1) Annal, eût., t.1, p. 165 : Virum sanctissimum et in schola Bernardi exercitatum per decem annas.

« ZurückWeiter »