Abbildungen der Seite
PDF

fiantes qui, comme l'opium, les infusions de bangue et de noix vomique, remplacent le vin chez les Musulmans (1).

Si, à cette heure, je me transporte par la pensée dans les bosquets parfumés de l'Inde, j'aperçois çà et là, sous les figuiers, les palmiers et les bananiers, des Smartas ou penseurs, des Vanaprastes, des Sanyassis,desDjogis, desPandaris, des Beraghis, en un mot toute cette multitude de Mounis (2) qui pullulent dans le sein du brahmanisme. Les uns gisent sur le sol, immobiles comme des cadavres; les autres sont enterrés dans le sable jusqu'au cou; ceux-là se tiennent debout sur un pied pendant une journée entière, ou bien accroupis sur leurs talons, les bras levés au-dessus de la tête; plusieurs, assis et les yeux fixés sur leur nombril, répètent continuellement ces paroles qui sentent encore plus la folie que le blasphème : Je suis l'être suprême! Ne demandez à ces hommes ni ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils pensent: ils aspirent à l'insensibilité et à la stupidité comme au bonheur seul réel; population de marbre et de bronze, figures humaines pétrifiées et jetées sur la route de la civilisation pour entraver la marche des peuples (3).

De là je vais frapper à la porte des chémos du Thibet et de la Tartarie, mendiant un brin de vérité et de charité, et les lamas me montrent les monstrueuses rêveries du Gand-Jour, dans lesquelles ils s'égarent et se débattent, comme le malade sous le poids d'un songe pénible (4). Je monte dans les bon

(1) Eug. Bore, Coït, et Mém. du Voyag. en Orient, t. 1, pp. 228, 281, etc.; — Dict. des cuit. relig., t. 2, p. 96.

(2) On sera frappé de l'analogie singulière qui existe entre le mot sanscrit et le mot grec fiouoç, seul, solitaire, d'où vient notre dénomination de moine.

(3) J.-J. Bochinger, La vie contemplative, ascétique et monastique chez les Indous et les peuples Boudhiques; 1831, in-8°;— J.-A. Dubois, missionnaire, Moeurs, Institut, et Cérémon. de l'Inde, t. 2, ce. 32, 33, 34, 35 et 36; — Eug. Burnouf, Introd. à l'Histoire du Buddhisme Indien, p. 232 et suiv., avec l'excellent Compte-Rendu de M. Biot, Journal des Savants, avril, mai et juin 1845.

(4) Frat. August., Ant., Georg., eremit August., Alphabet du Thibet, 1752

zeries de la Chine, juchées sur des pics escarpés (1); j'interroge les talapoins des bois (2), les jemmabus ou prêtres des montagnes du Japon (3); je leur demande à tous un grand nom, une grande idée, une institution philanthropique, une découverte scientifique et civilisatrice, et ils restent muets. Leur solitude est inféconde comme le sable et le rocher du désert; leurs œuvres sont celles des vers qui travaillent pour la mort dans le silence et la corruption des tombeaux.

Le Dieu vers lequel le chrétien s'élève dans la solitude, par la méditation et la contemplation, est l'exemplaire éternel et infini du vrai, du beau et du bon; plus l'homme gravite vers lui, plus il s'approche de la science universelle, plus il y participe, plus il en entrevoit les harmonies ineffables ; plus il pénètre dans sa substance, plus il y découvre de sagesse et d'amabilités mystérieuses; plus il s'unit à lui par un hyménée sublime, plus il goûte, plus il savoure son immense bonté. Aspirer à la perfection dans le christianisme, c'est chercher à se rattacher de la manière la plus étroite et la plus intime au vrai principe de toute science: au beau, principe de toute tentative artistique; au bon, principe de toute moralité; c'est une triple voie ouverte à l'esprit humain, et dans laquelle il peut faire d'immenses progrès, à l'inverse de la perfection païenne, qui n'est que la dégradation portée à ses dernières limites, la chute de l'humanité au-dessous de la brute et de la boue.

Dans l'Eglise de Dieu, l'avénement d'un institut cénobiti

(Bibliot. Div.); — Hue,miss. Lazar., Souven. d'un Voyage dans la Tartarie et le Thibet, tt. 1 et 2, in-8°, 1851.

(1) Du Halde, Descript. de l'empire de la Chine, t. 3, p. 19 et suiv., in-fol.; — Davis, La Chine, ses mœurs et ses coût., t. 2, p. 40 et sq.

(2) Tachard, Voyage à Siam, tt. 1 et 2.

(3) Hist. civil, et ecclés. du Japon, par Engelbert Kœmpfer, trad. de Scheuchier, t. 2, p. 45.

que n'est point le fait de circonstances fatales et fortuites, mais un bienfait providentiel, une planche de salut jetée au jour du naufrage, un secours céleste toujours en harmonie avec les besoins de l'époque ; tellement que pendant plus de mille ans on pourrait, d'après l'état religieux, moral et politique de l'occident, déterminer a priori la nature et les tendances des ordres religieux que Dieu a suscités dans cette longue suite de siècles (1).

Voyez, à la fin du IVe siècle, cette Rome sur le front de laquelle l'austère génie de saint Jérôme a buriné de flétrissants et d'ineffaçables stigmates; ces trois mondes, le monde chrétien, le vieux monde païen, le monde barbare, qui se heurtent et se choquent dans le sang et le feu! Que faut-il au genre humain dans cette effroyable crise? Une grande expiation, de grands exemples, un asile pour les ames qui voudraient se sauver de la ruine générale. C'est pourquoi la Providence ouvre le désert : une race sainte et illustre s'y précipite; ce sont les petits-fils et les petites-filles de ces conquérants qui avaient bouleversé et asservi les nations, les descendants des Scipions, des Catons et des Césars (2). Les forêts et les montagnes de la Thébaïde retentissent tour-à-tour du chant des hymnes sacrées et du bruit des travaux artistiques et agricoles.

Ces travailleurs du désert avaient tous le même uniforme, le manteau oriental et la cuculle monastique; tous les mêmes armes, le Psautier dans une main et la bêche ou la serpe dans l'autre; tous combattant le même ennemi, le démon; tous nourris du même pain, le pain des anges; tous attendant la même couronne, celle de l'éternité. Assis sur un obélisque

(1) C'est ce que M. de Chateaubriand a très-bien démontré dans son Génie du Christianisme. Après lui nous citerons M. Gaume, Catéchisme de persévérance, et M.Henrion,dans un ouvrage spécial, in-8°, que nous avons lu avec le plus vif intérêt chez les trappistes de Septfons (Allier).

(T. Voir les Lettres de saint Jérôme,au t. 5 de ses OKuvres, Mit. Martianav.

renversé ou appuyés sur le tronc d'une colonne, derniers restes de Memphis ou de Thèbes, ils essuyaient la sueur de leurs fronts en chantant un cantique et en songeant à la vanité de la puissance et de la gloire du monde, sur les ruines de l'empire écroulé des Pharaons. La terre, cultivée par des mains si saintes, produisait au centuple, et la mer vit souvent avec étonnement des flottes d'une espèce nouvelle affronter ses flots sous le pavillon de la croix, et porter non plus le fer et le feu dans des pays lointains, mais l'aumône du cénobite à des peuples malheureux et affamés (1).

Saint Basile se sauve dans les profondes vallées du Pont, sur les rives sauvages de l'Iris, et il y est bientôt suivi de saint Grégoire ; mais celui-ci, rappelé par son père, est forcé de se retirer; il écrit à son ami, le cœur plein de regret : « Que ne suis-je encore à cet heureux temps, cher Basile, où mon plaisir était de souffrir avec toi ! Une peine que le cœur a choisie vaut mieux qu'un plaisir où le cœur n'est pour rien. Qui me rendra ces divines psalmodies, ces veilles, ces ravissements vers Dieu dans la prière, cette vie dégagée des sens, ces frères unis de cœur et d'esprit, ces luttes de la vertu, ces élans généreux, ces pieux travaux sur les livres sacrés, et les lumières que nous y découvrions, guidés par l'Esprit ; et, pour descendre à de moindres détails, ces occupations variées et journalières où je me voyais portant du bois, taillant des pierres , plantant, labourant ; ce platane enfin , ce beau platane, plus beau à mes yeux que celui de Xercès , à l'ombre duquel venait s'asseoir, au lieu d'un roi fatigué de plaisirs, un solitaire brisé d'austérités? Je le plantai, tu l'arrosas; Dieu l'a fait croître, afin qu'il reste au désert comme un monument de notre affection et de notre bonheur» (2).

(1) l'sque udeo ut oneratas «aies in ea loca mittant quœ inojtcs incolunt. S. August., De Morib. Eccl., 1. 1, c. 31. (2) nrpçrnr. Nazianz. Opera, t. 2, p. 105, edit. Parisiis, 1633.

La solitude chrétienne n'était point égoïste et misanthropique; la cellule des ermites s'ouvrait au pauvre et au voyageur, et, quand les peuples désolés jetaient un cri de détresse, ils accouraient aussitôt les consoler. Pour n'en citer qu'un trait entre mille, on les vit, sous Théodose, dans les malheurs d'Antioche, descendre des montagnes pour adoucir les commissaires impériaux; leurs discours étaient si touchants , si persuasifs, qu'on tombait à leurs pieds , qu'on embrassait leurs genoux (1).

Leur science n'était point cette science fardée et mondaine qui enfle l'esprit et corrompt le cœur; elle était simple, solide et grande comme les pyramides et les autres monuments égyptiens. Les Hilarion, les Pacôme, les Arsène , versés dans la littérature des Grecs et des Romains, avouaient humblement qu'ils n'avaient pas encore appris l'alphabet de ces vieillards (2).

L'empire d'Occident, gangréné depuis longtemps, s'affaisse enfin sous le poids de sa propre corruption; les hordes sauvages se sentent attirées vers lui, comme les hyènes par l'odeur d'un cadavre ; le nord s'ébranle de toutes parts et se précipite sur le midi.

Ces hommes nouveaux, abandonnés à l'instinct des brutes, ignoraient la plupart l'honnête et le déshonnête, ne reconnaissaient point d'autre droit que la force , point d'autre loi que leurs caprices. Tous étaient plongés dans la plus grossière idolâtrie : quelques-uns se contentaient de se prosterner devant un sabre nu planté en terre; ceux-ci adoraient les arbres et les serpents; ceux-là l'eau des torrents, les vents et les orages. Tels étaient les Suèves et les Alains, les Huns, les Lombards, les Goths, les Hérules et les Francs.

(1) S. Chrysost., Homil. 17, p. 154 et suiv.

(2) Fleury, Hist. eccUs., t. 5,1. 20, pp. 14 et 15, in-lî.

« ZurückWeiter »