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La solitude chrétienne n'était point égoïste et misanthropique; la cellule des ermites s'ouvrait au pauvre et au voyageur, et, quand les peuples désolés jetaient un cri de détresse, ils accouraient aussitôt les consoler. Pour n'en citer qu'un trait entre mille, on les vit, sous Théodose, dans les malheurs d'Antioche, descendre des montagnes pour adoucir les commissaires impériaux; leurs discours étaient si touchants , si persuasifs , qu'on tombait à leurs pieds , qu'on embrassait leurs genoux (1).

Leur science n'était point cette science fardée et mondaine qui enfle l'esprit et corrompt le cœur; elle était simple, solide et grande comme les pyramides et les autres monuments égyptiens. Les Hilarion, les Pacôme, les Arsène , versés dans la littérature des Grecs et des Romains, avouaient humblement qu'ils n'avaient pas encore appris l'alphabet de ces vieillards (2).

L'empire d'Occident, gangréné depuis longtemps, s'affaisse enfin sous le poids de sa propre corruption ; les hordes sauvages se sentent attirées vers lui, comme les hyènes par l'odeur d'un cadavre ; le nord s'ébranle de toutes parts et se précipite sur le midi.

Ces hommes nouveaux, abandonnés à l'instinct des brutes, ignoraient la plupart l'honnête et le déshonnête, ne reconnaissaient point d'autre droit que la force , point d'autre loi que leurs caprices. Tous étaient plongés dans la plus grossière idolâtrie : quelques-uns se contentaient de se prosterner devant un sabre nu planté en terre; ceux-ci adoraient les arbres et les serpents; ceux-là l'eau des torrents, les vents et les orages. Tels étaient les Suèves et les Alains, les Huns, les Lombards, les. Goths, les Hérules et les Francs.

(t) S. Chrysost., Homil. 17, p. 154 et suiv.

(») Fleury, Hist. eccUs., t. b, 1. 20, pp. 14 et 15, in-l2.

A ces divers courants de barbarie qui n'ont cessé de sillonner l'Europe au Ve siècle, la Providence aux VI0 et VIIe siècles opposera un courant d'idées chrétiennes et civilisatrices. Les armes du nord ont conquis le midi; les doctrines du midi vont conquérir le nord, et ce seront des moines qui en seront les; apôtres. Le clergé séculier ne suffisait point aux nécessités de l'époque ; il était d'ailleurs attaché à des fonctions locales, quotidiennes et limitées; les ermites , plus libres , plus indépendants, plus enthousiastes, firent ce que le clergé séculier n'eût pu faire seul. Ils se livrèrent à tous les devoirs de la prédication populaire ; ils recherchèrent et vainquirent le paganisme partout où ils en découvrirent des traces (1).

Les barbares, méprisant la vie agricole, vivaient du lait et de la chair de leurs troupeaux, errant avec leurs chariots d'écorce de déserts en déserts, de batailles en batailles. Qui leur apprendra à échanger leurs massues et leurs casse-têtes contre la houe et le hoyau , leurs angons à deux et à trois crochets contre la bêche et le soc, leurs framées contre le râteau, leurs hauts destriers bardés de fer contre la pacifique cavale des champs? (2)

Dès le VIIe siècle , les moines bénédictins descendent du mont Cassin à travers l'Italie, la France et la Germanie jusqu'aux glaces des pôles, suivis d'une multitude innombrable de travailleurs, défrichant les forêts et les broussailles , repaires de brigandage (3). L'agriculture fut réhabilitée du moment où les barbares, déjà chrétiens, virent ces anges de la terre passer de l'autel à la charrue, et de leurs mains consacrées par l'huile sainte et divinisées par l'attouchement de la chair d'un

(1) S. Augustin en Angleterre, S. Boniface en Allemagne, S. Hildephonse en Espagne, etc., etc.

(2) Agath., Hist., 1. 2; —Amm.Marcell., 1. 31, c. 2; — Pompon. Melas, 1.1, c. ult., Panegyr. Veler., 6, 7, pp. 138, 166, 167.

(3) Voir les Annales ries Bénédictin*, par Manillon, en < vol. in-fol.

Dieu, manier les instruments aratoires et creuser le sol pour y trouver leur nourriture et leur pénitence. Partout où ils ont fait une station, des peuplades errantes se sont groupées autour d'eux : rapprochement sublime de la force et de la douceur, de la guerre et de la paix, du lion et de l'agneau. Bientôt le cloître est devenu le centre d'une ville florissante (1), le noyau d'une belle et riche province (2). •

Les barbares, au moins la plupart, n'avaient aucune forme sociale bien déterminée ; les moines leur offrirent dans leur constitution et leur mirent sous la main les trois éléments de toute société humaine : le pouvoir absolu, la délibération, l'élection; le pouvoir absolu de l'abbé tempéré par la délibération des anciens , l'élection de l'abbé choisi librement par ses pairs.

Certes! dans un temps où l'Europe en dissolution gémissait sous les invasions de mille peuplades vagabondes et se morcelait en fractions mal défmies, sans lien, sans unité, sans pouvoir fixe, c'était un grand événement que la constitution claire et forte de l'ordre bénédictin , sous une dictature élective et sous l'empire de la loi religieuse (3).

Le tableau que les auteurs du temps nous ont tracé de la physionomie hideuse et du caractère féroce des barbares nous fait encore frémir d'horreur. Le Saxon géant, aux yeux d'azur; l'Hérule aux joues verdâtres, de la couleur des algues de la mer; le Picte à la figure teinte en bleu; le Goth couvert de. peaux qui lui descendent à peine aux genoux, avec des bottines de cuir de cheval; l'Alain moitié nu, à la chevelure

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blonde lavée dans l'eau de chaux ; les Huns au cou épais, aux joues déchiquetées, se nourrissant d'herbes sauvages et de viandes demi-crues, couvées un moment entre leurs cuisses ou échauffées entre leur siége et le dos de leurs chevaux ; tous avides de tuer et de déchirer, se jetant sur l'ennemi avec un cri rauque, comme la panthère et le tigre sur leur proie, suçant le sang des plaies pour s'enivrer, arrachant la tête des cadavres et de la peau caparaçonnant leurs chevaux, buvant à table le lait et le vin dans des crânes décharnés (1).

Qui adoucira , qui humanisera ces hordes, nous dirions presque ces bêtes farouches ? La charité de Jésus-Christ , porlée par les moines à son degré le plus héroïque. Nouveaux Orphées, ils attireront autour d'eux et gagneront de nouveaux barbares à la civilisation, par la puissance de l'harmonie. L'Eglise de Rome organise , sous Grégoire-le-Grand (2), non des légions de soldats, comme la vieille république, mais des colonies de moines chanteurs et musiciens qu'elle envoie en Angleterre, à la suite des Augustin et des Benoît-Biscop, à la cour de Charlemagne (3), au-delà du Rbin, chez les Saxons (4), les Frisons, avec saint Villebrod et saint Boniface (5). Ils traversent les déserts et les forêts, en chantant des

(1) Amm. Marcell., 1. 13, c. 2; — Apollon., in Avit.; – Jornand., De Reb. Get., c. 24; — Pompon. Mel., De Scyth. Europ., 1. 2, c. 1.

(2) Cantorum studiosissimus, scholam constituit... Usque hodie lectus ejus in quo recubans modulabatur et flagellum ipsius quo pueris minabatur, veneratione congrua, cum antiphonario authentico reservatur... Cum Augustino tunc Britannias adeunte... romanæ institutionis cantores dispersi barbaros insigniter docuerunt... Hujus modulationis dulcedinem inter alias Europæ gentes, Germani seu Galli discere crebroque rediscere potuerunt. - Joann. Diacon., in Vit. S. Gregor., l. 2, cc. 6, 7 et 8.

(3) Petiit domnus rex Carolus ab Adriano papa cantores... At ille dedit ei Theodorum et Benedictum, romanæ ecclesiæ doctissimos cantores, qui a sancto Gregorio eruditi fuerant. — Duchesne, Hist. Franc., t. 2, p. 75.

(4) Quod etiam Saxones et quædam aquilonaris plagæ gentes facere noscuntur. - Capitul., 1. 1, contr. Synod. Græc.

(5) Cogniti sunt a Barbaris quod alterius essent religionis, nam hymnis et psalmis semper et orationibus vacabant. - Bed., Hist. Angl., 1. 5, c. 11.

XXI

hymnes et des psaumes que les échos redisent au loin (1 ). Le sauvage Germain se laisse doucement entraîner par cette suave mélodie; son cœur éprouve des émotions qui lui étaient inconnues, et bientôt il renonce au bardit du sang et de la mort pour répéter les tendres et pacifiques accents qu'il vient d'entendre (2). Des nomades que rien n'avait pu arrêter jusqu'alors se sentent fixés au sol comme par un aimant secret; leurs tentes vagabondes s'immobilisent : elles se changent en maisons, en palais, en temples; les voilà transformés eux-mêmes en hommes, en citoyens : ils forment un peuple, une nation; saint Jérôme exprime cette métamorphose prodigieuse en deux mots : Hunni Psalterium discunt (3).

Dans cet effroyable chaos social qui accompagna et suivit l'invasion des barbares, les moines recueillirent les débris du vieux monde, rassemblèrent tous les ouvrages anciens qu'ils purent trouver après ce grand naufrage , en écrivirent de nouveaux exemplaires, et il ne nous resterait presque point de livres anciens sans les bibliothèques des monastères. A la fin du septième siècle, toutes les écoles tombent, même celle de Rome; les études s'affaiblissent ou disparaissent, en Italie par les ravages des Lombards, en Espagne par les incursions des Maures, en France par les guerres civiles. Où vont se réfugier les lettres et les arts? Sous le froc des cénobites. Dans les temps les plus désastreux, l'enseignement se perpétue par une succession non interrompue de docteurs dans les monas

(1) C'était l'usage de psalmodier l'office divin partout où on se trouvait : in agro, in via, inplaustro, in equis, in mansione. —Voy. Thomassin, Discipline ecclés., 1.1,1.1, cc. 16,17et 18; t. 2, 1. l,cc. 17 et 18. —Il est dit de S Bomface, apôtre des Russiens : Pcdester ibat, jugiter psallens, etc. — Petr. Damian., in Vit. S. Romuald, c. 28.

(8) Quorum carminibws multorum sœpe animi ad contemiitum scmli et ad appetitum xunt vitœ cœlestis accensi. —Bed., 1. H, e.ik.

f3) Epist. 7.

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