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près de deux siècles par Cluny (1); mais, dès qu'un ordre a cessé d'être d'accord avec les nécessités catholiques qui l'ont créé et rendu fort, paraît aussitôt un autre ordre religieux qui le surpasse et le remplace. Jamais cette succession immortelle de corporations pieuses n'a manqué aux besoins divers des sociétés chrétiennes.

Des profondeurs de la vallée clunisienne où s'étaient opérés tant de prodiges, je me transportais en esprit sur les sommets des Alpes, témoins d'autres merveilles; j'y voyais avec non moins d'admiration des milliers de mains se levant tour-à-tour vers le ciel pour l'implorer, et s'abaissant vers la terre pour la féconder. Dès la fin du XIe siècle , les enfants de saint Bruno semaient sur des monts longtemps improductifs et inhabitables des pins, des sapins, des mélèzes, des platanes et d'autres grands arbres qui nous fournissent aujourd'hui des bois pour la construction de nos vaisseaux, créaient tout un système forestier, opposaient des digues aux torrents, jetaient des ponts sur des abîmes, traçaient des routes, construisaient des chalets, organisaient des métiers, des manufactures, transcrivaient des manuscrits et donnaient au monde, avec l'exemple des plus sublimes vertus, celui du travail modeste et patient, de l'économie domestique, de l'amour des champs et de la nature (2). En face du berceau de la démocratie, lors

(1) M. P. Lorain, Essai historique sur l'Abbaye de Cluny, in-8°, spécialement les ce. 4, 5, 6, 7, 8 et 11; —Bargond, Un voyage à Cluny, 1844, in-12; — B. Glaber, Chron., Collect. de Pithouetde Duchesne;— Gall. Christ., t. 4, pp. 271 et suiv.; — D. Mart. Marrier, Biblioth. Cluniac., in-fol., avec les notes de André Duchesne.

(2) Petreius, Biblioth. seript. Cartus., in-8° : nous n'avons trouvé cet ouvrage qu'à la bibliothèque de la ville de Lyon; — Jacques Corbin, Hist. des Chartreux, in-4°, 1653;— Innoc. LeMasson, Statuts des Chartreux, avec des notes savantes, in-fol., 1687 ; — Bern. Tromby, Storia critic, chronol. e diplomat. del patriarc. S. Brunon e del suo ordin., Neapol., 1773, 10 vol. in-fol.; — Tableau hist. etpitt. de la Grande-Chartreuse et de ses alentours, par un relig. du monast., 1838, in-8°; — Lettu, Descript. des déserts de la Grande-Chartreuse, 1820, in-fol., fig.

que le tiers-état commence à se dessiner, que les communes s'affranchissent partout du joug des seigneurs, la Providence, pour hâter et diriger le grand mouvement qui doit emporter la société européenne vers une ère nouvelle, suscite les ordres mendiants, c'est-à-dire les ordres plébéiens, les lie par des relations de sympathie et de famille avec les classes inférieures. « Vous les trouvez, dit Chateaubriand, à la tête des insur« rections populaires : la croix à la main, ils menaient les « bandes des pastoureaux dans les champs, comme les pro« cessions de la Ligue dans les murs de Paris. En chaire, ils « exaltaient les petits devant les grands, et rabaissaient les « grands devant les petits. La milice de saint François se mul« tiplia, parce que le peuple s'y enrôla en foule; il troqua sa « chaîne contre une corde, et reçut de celle-ci l'indépendance « que celle-là lui ôtait; il put braver les puissants de la terre, « aller avec un bâton, une barbe sale, des pieds crottés et « nus, faire à ces terribles châtelains d'outrageantes leçons. « Le capuchon affranchissait encore plus vite que le heaume, « et la liberté rentrait dans la société par des voies inatten« dues. »

Pendant que le cordelier montait du foyer de la chaumière au foyer du manoir, et formait comme un lien intermédiaire entre deux classes sociales séparées par un intervalle immense, l'Université de Paris, sortie du cloître de Notre-Dame, son berceau, grandissait et florissait à l'ombre du froc (1) : les dominicains et les augustins passaient tour-à-tour de la chaire des écoles dans la chaire des cathédrales, traitaient toutes les questions théologiques, politiques, philosophiques et sociales, et mettaient sur la voie de toutes les découvertes modernes (2); l'Europe savante reste suspendue pendant près de six siècles, comme par un aimant magique, aux lèvres d'un moine.

(1) Du Boulay, Hist. de l'Université, t. 1, in-fol., passim.

fi) L. Toivlli, Seroli Ar/ostininm. oivero htorin gener, del sucro ordin eremit., divis. in tredecim secoli; 1659, 8 vol. in-fol., Bonon.; — Rivius, Traite des Ecrivains de l'ordre des Augustins, in-8°.

C'était en errant tristement parmi les ruines de Morimond et sur les môles de ses étangs battus par les flots, ou assis rêveur sous les grands chênes de ses forêts, que je repassais dans mon ame, à l'aide de mes souvenirs, la mission providentielle de nos ordres monastiques ; j'avais trouvé la raison d'être des moines d'orient dans la corruption et les bouleversements de l'empire; celle des bénédictins dans l'invasion des barbares; celle des clunisiens dans les vices du clergé séculier et les vexations tyranniques de la puissance temporelle. Les franciscains avaient été suscités pour être les précepteurs des pauvres serfs, et, au prix de leur sang, frayer à l'Europe, par leurs missions lointaines, des voies nouvelles dans toutes les parties du monde (1). Les dominicains s'étaient levés en face des Vaudois et des Albigeois, et avaient déclaré à la raison révoltée contre la foi cette guerre qui leur a valu tant de victoires et une gloire qui dure encore (2). Saint Ignace s'était révélé en même temps que Luther, et la Réforme avait rencontré dans l'arène la Compagnie de Jésus, qui semblait l'attendre armée de toutes pièces (3).

(1) Luc de Wading, Annales de l'ordre des Franciscains, 17 vol. in-fol.; — id., Bibliothèque des écrivains Cordeliers, 1 vol. in-fol. continué par F. Harold; — Dyonisius Genuensis, Biblioth. scriptor. ordinminor. Capuc., 1 vol. in-fol., 1691; —Zachar. Boverius, Annal, ord. Capuc., in-fol.

(2) Jac. Echard et Jac. Quétif, Scriptor. ordin. prœdicat. recensit., notisque histor. et critic. illustr., 2 vol. in-fol. ; — Hist. gener, de santo Domingo e de m orden de predic., Valladol., 1612-1621, 5 vol. in-fol.; — Th.-M. Mamachi, Annal, ord. predic. Rom., 1756, in-fol. ; —Touron, Hist. des Hommes illustres de l'ordre de S. Dominique, 4 vol. in-4°.

(3) Biblioth. des Hommes illustres de la Compag. de Jésus, commencée par le P. Ribadeneira, et continuée jusqu'en 1618, poursuivie par le P. Philippe Alagambe jusqu'en 1643, parSotwel jusqu'en 1673, et plus tard par le P. Oudin.— On porte à douze mille le nombre des écrivains Jésuites; voir De Ravignan, De l'Exist. et de l'Institut, des Jésuites, p. 53, 1844.

Je n'avais pas bien compris jusqu'alors, je l'avoue, le rôle de Cîteaux, dont l'abbaye de Morimond avait été une des plus illustres filles: le but et le caractère de sa mission ne réapparaissaient pas bien clairement; cependant le doigt de Dieu devait être là comme ailleurs. Je me représentai l'Europe durant les trente premières années du XIIe siècle, et je la vis en proie à la plus affreuse anarchie. La guerre entre le sacerdoce et l'empire se poursuit avec le plus terrible acharnement ; quatre ou cinq papes proscrits et fugitifs viennent demander un asile à la terre toujours catholique et toujours hospitalière de France (1). Le cruel et perfide Henri V surprend Paschal II, le charge de chaînes et lui arrache la concession du droit d'investiture (2).

A cette désolante nouvelle toute la chrétienté jette un cri de douleur et d'effroi; mais les portes de l'enfer ne prévaudront point encore cette fois contre l'Eglise : saint Bernard, cette année même, forme le projet d'entrer dans le cloître avec ses compagnons. Voici venir d'une forêt marécageuse de la Bourgogne une nouvelle milice; dans moins de vingt-cinq ans, plus de soixante mille moines cisterciens, du Tibre au Volga, du Mançanarez au golfe de Finlande, se lèvent comme un seul homme, se groupent à l'entour de la papauté, marchent avec elle à la rencontre de la puissance temporelle partout envahissant le domaine ecclésiastique, et l'on verra les princes les plus puissants et les plus fiers de leur siècle trembler sur leurs trônes devant le scapulaire d'un ermite et s'incliner sous le souffle de ses lèvres.

Chose étonnante! les enfants de Cîteaux défendent d'un côté la papauté contre les empiétements de la royauté, de l'autre ils

(1) Urbain II, Paschal U, Gélase II, Calixte II, Innocent II, dans l'espac de 35 ans.

(21 Chrome. Cnssin., liv. 4, chap. 37.

s'unissent à la royauté pour arrêter les tendances anarchiques des barons, et se présentent comme une digue au flot du féodalisme menaçant d'engloutir les monarchies. Ainsi, au moment où l'ordre nouveau se levait de terre sous des huttes de feuillage, Louis-le-Gros régnait sur une douzaine de provinces morcelées en mille fractions. Le domaine qui appartenait immédiatement au roi se réduisait alors au duché de France (1). En Allemagne, les seigneurs des grands fiefs s'efforçaient de s'affermir dans le droit de souveraineté. Cette indépendance qu'ils cherchaient à s'assurer et que les rois voulaient empêcher était la source principale des troubles qui divisaient l'empire (2). Les cisterciens, appelés par les seigneurs eux-mêmes, s'installèrent au milieu des terres féodales, dans les roseaux et les forêts; puis, à force de défrichements, d'assainissements, de donations et d'acquisitions, la propriété monastique s'étendit de proche en proche jusqu'aux portes du castel: le couvent se dressa en face du manoir, finit par le dominer et l'absorber, au profit du peuple et de la royauté.

La société européenne se composait alors de deux mondes séparés qui n'avaient pu encore se comprendre : l'un, perché sur le sommet des montagnes, environné de bastions et de meurtrières, tour-à-tour enivré des plaisirs bruyants des tournois et du sang des batailles; l'autre, errant tristement avec de maigres troupeaux dans les marais et les broussailles des vallées, abrité sous le toit de chaume ettaillable à merci. Ces deux mondes s'uniront par Cîteaux : les barons descendront vers le peuple; le servage sera ennobli, lorsqu'on verra dans le cloître les plus puissants seigneurs tomber à genoux devant le

(1 ) Le reste était en propriété aux vassaux du roi, très-souvent rebelles, et appuyés dans leur révolte par le roi d'Angleterre, duc de Normandie.

(2) C'est ce qui arriva sous les empereurs Henri IV, Henri V, Lothairc 11 rt Conrad III.

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