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entièrement à la merci du despotisme féodal, subissant tous ses caprices, toutes ses exigences tyranniques. L'atelier cistercien vint faire concurrence à l'atelier seigneurial, et devint le refuge de tous les manœuvres persécutés, abandonnés, qui y trouvèrent du pain, du travail, de bons exemples et souvent des maîtres habiles dans la personne de quelques moines. Ils y formèrent entre eux, sur le modèle de l'institut monastique, ces vastes et pacifiques associations qui ont créé tant de merveilles.

Du XIIe au XVIe siècle, les classes ouvrières, par la force de la confraternité chrétienne, ont pu se soustraire à l'exploitation païenne de l'homme par l'homme ; mais, après Luther et Calvin, dès qu'elles se furent isolées du catholicisme, elles retombèrent sous un joug nouveau, le joug du capitalisme, non moins pesant, surtout dans les pays protestants, que celui du féodalisme. Le capital et le travail sont à cette heure en présence; la guerre est engagée : guerre vive, acharnée; guerre à mort, si Dieu n'intervient. Les travailleurs de nos jours ont imité leurs frères du XIIe siècle : ils se sont associés; mais ils se sont associés tels que les mauvais exemples et les mauvaises doctrines les ont faits, sans foi, sans principes, sans mœurs, sous le premier drapeau qui s'est présenté, celui du socialisme. Là est le danger, là est l'écueil des sociétés modernes.

L'Europe au XIe siècle, divisée en mille fractions hostiles, fut sauvée par un ermite qui l'entraîna en Asie pour la soustraire à ses propres fureurs. Le moine cistercien fut, un siècle après, le médiateur entre le servage et le féodalisme. Quel nouveau cénobite, suscité par la Providence, s'interposera aujourd'hui entre le salaire et le travail? Qui viendra encore du désert apprendre au monde, non par de beaux discours, mais par de bons exemples, le secret perdu de vivre heureux en travaillant?

Le nombre des ouvriers désœuvrés est si considérable dans ce moment, que tous les banquiers de l'Europe ne seraient pas assez riches pour les occuper et les nourrir seulement six mois. Que faudrait-il donc pour faire mouvoir ces millions de bras immobiles? L'ardeur de cette foi et de cette charité qui. à l'aide des divers corps de métiers, a lancé dans les airs nos inimitables cathédrales, le souffle de cet esprit qui passait sur la tête du prophète, en emportant les peuples et les empires.

On nous dira sans doute : Pourquoi ne pas laisser le passé être le passé? Est-il possible de réveiller l'enthousiasme monastique du XIIe siècle et de faire renaître magiquement de leurs cendres tant de corporations mortes? Nous n'ignorons pas que chacune de ces corporations a eu sa raison d'être dans les besoins d'une époque, et que la réapparition de plusieurs d'entre elles sur la scène du monde serait une anomalie; nous savons aussi tout ce qui reste encore, dans un grand nombn d'ames, d'antipathies et de haines aveugles contre les instituts monastiques. Cependant, qu'il nous soit permis d'avoir con fiance dans l'avenir; nous aimons à croire que le secret de 1; vie cénobitique n'est pas perdu pour jamais. Notre siècle haché pour ainsi dire par l'individualisme, à la veille de décomposition, a senti par un instinct conservateur la néces sité de l'association : c'est une des tendances les plus générale; et les plus prononcées du moment présent. Dans les rang! industriels, dans les sciences économiques, en politique, ei agriculture, jusque dans les sociétés secrètes, on cherche, or invoque ce bien social dont le besoin se fait vivement sentir Sans remonter plus haut, que rêvaient les Saint-Simoniens Une communauté évidemment organisée d'après des réminiscences monastiques (1).

(1) Il est très-facile de suivre toutes les phases du St-Simonisme dan Louis Reybaud, Réformateurs contemporains, de la p. 74 à 160, et, pour la B> bliographie, pp. 439-50.

La secte de Fourier a survécu à celle de Saint-Simon et en a absorbé les restes. Voyez s'élever comme par enchantement sous le crayon de Victor Considérant ce phalanstère de 400 familles! Sa forme est celle du Palais-Royal de Paris ; vous apercevez son télégraphe, son observatoire, son horloge, ses mille appartements; sa grande rue-galerie, chauffée en hiver, ventilée en été ; son réfectoire, etc. (1). Or, comment les fouriéristes appellent-ils ce type moléculaire de leur principe d'association générale? — Un monastère civil.

Sur le papier, le système se laisse étendre, manier et façonner à volonté ; mais transportez-le des régions de l'imagination dans celles de la réalité, à Cîteaux ou à Condé-sur-Vègre par exemple : les hommes mis en contact se retrouvent aussitôt avec leurs passions et leurs misères. Que manque-t-il donc à ces éléments si laborieusement et si savamment combinés? Ce qui manquait au monde atomistique d'Epicure: un principe moteur et régulateur. Sans cela chaque individu du phalanstère restera son propre centre, en dépit de la théorie sociétaire ; quand chacun est son propre centre, tous sont isolés; quand tous sont isolés, il n'y a que de la poussière, et la poussière finit toujours par devenir de la boue.

Notre gouvernement a formé récemment le projet d'instituer des fermes-écoles, des écoles régionales et un institut agronomique pour réhabiliter l'agriculture. Si jamais cette vaste conception devait sortir des cartons de nos ministres, ce serait un essai malheureux de plus, qui ajouterait une force nouvelle à nos observations. N'avons-nous pas déjà des écoles supérieures, comme Grignon, Grand-Juan, les Aulnaies ; des colonies agri

(1) E,rposit. abrég. du syst. phalanst., p. 23; — Ch. Fourier, Théorie des Quatre Mouvements, 1 vol. in-8°, Lyon; — id., Traité de l'Association domestique et agricole, 2 vol. in-8°. — A ceux qui n'auraient pas le temps et encore moins le courage de lire Fourier, nous conseillerons l'ouvrage de Ch. Pellarin, intitulé : Fourier, sa vie, sa théorie; in-8», Paris, 1843.

coles, comme Mettray, le Ménil-Saint-Firmin, Montmorillon, Montbellet, Saint-Ilan, la Lande-au-Noir, Belle-Joie, etc.? Eh bien! qu'est-il arrivé pour la plupart de ces établissements, et surtout pour les quatre ou cinq derniers? Les fondateurs se sont vus bientôt dans la nécessité ou de les laisser tomber, ou d'y introduire l'élément monastique, en liant les contre-maîtres par des vœux religieux.

On parle beaucoup à cette heure de communisme. Qu'est-ce que le communisme? Le monachisme abâtardi et matérialisé. Tous les communistes cabétiens doivent avoir des souliers à la napolitaine, se laver les pieds deux fois par semaine, dormir sans aucun vêtement, travailler en silence; être réglés dans le lever, le coucher, les récréations, la quantité et la qualité de la nourriture. Cabet, qui croit innover, applique simplement, on le voit, le régime cénobitique à la société tout entière; il met la femme et les enfants dans le couvent avec le père (1). C'est aussi là le fond du système de Louis Blanc (2).

Le bon sens public a déjà fait justice de quelques-uns de ces effrayants paradoxes. Les ateliers nationaux ont porté un coup mortel aux théories de Louis Blanc. L'avant-garde de Cabet en Icarie, à moitié perdue dans les déserts du Nouveau-Monde, proclame à la face de l'Europe qu'elle n'a éprouvé, au lieu du bonheur qu'on lui promettait, que déceptions, misère et désespoir.

Où donc trouverons-nous les éléments de cette communauté tant rêvée et qui doit sauver le genre humain? Nous n'en avons rencontré dans le paganisme que de monstrueuses contrefaçons; les sectes chrétiennes sont encore plus stériles peutêtre.

L'esprit du protestantisme est un esprit rationaliste, c'est-à

(1) Lisez Voyage en Icarie, Paris, 1842, in-H. (2) Organisation du travail, in-8°.

dire un esprit d'incohérence, de scission et de division à l'infini; conséquemment, un esprit anti-cénobitique. D'ailleurs, l'homme a un besoin invincible de société et de communication : il ne consentira à sacrifier la compagnie de son semblable que dans la vue de jouir plus intimement de celle de Dieu, dans la solitude, devant les sacrés tabernacles. Un des instincts les plus impérieux de son être le porte à la reproduction de son espèce; or, il n'y a qu'un hyménée mystique avec le ciel qui puisse lui faire oublier l'hyménée terrestre. Par quoi compenseriez-vous la privation des douceurs de la paternité selon la chair, sinon par les joies plus nobles de la paternité selon l'esprit, en donnant à l'ermite le genre humain à aimer et à servir comme son enfant? Jamais vous n'obtiendrez ces résultats sans la communion eucharistique.

11 y a longtemps que les rois et les peuples protestants réclament en vain des communautés dévouées au soulagement de tous les besoins spirituels et corporels de l'homme; avec toute leur puissance et tout leur or, ils ne pourront jamais faire une sœur hospitalière. 11 leur faudrait, ce qui ne s'achète pas, ce qui vaut mieux que le monde entier, une goutte du sang de Jésus-Christ.

Que pourrions-nous dire du triste état des moines schismatiques de Russie et d'orient qui n'ait été répété mille fois par les voyageurs de tous les pays et de toutes les religions : les Tournefort (1), les James Bruce (2), les Corneille le Bruyn (3), les Chardin (4), les Eugène Boré (5), les de Custine, les Theiner, etc.?

(1) Relation d'un voyage du Levant, t. 1, Lett. III, pp. 97 et suiv., in-4».

(2) Voyage aux sources du Nil, 1768, 5 vol. in-4°, t. 2, p. 629, et t. 4, pp. 307 et suiv.

(3) Voyage du Levant, in-fol., p. 150.

(4) Voyage en Perse et autres lieux de VOrient, t. 1, p. 68, in-4».

(5) Corr. et Mém. d'un voyage en Orient, tt. 1 et 2.

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