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jusqu'au delà de Taodéni, sur S00 kilomètres, plus une plante, plus un brin d'herbe! Les tirailleurs profitent du repos pour couper d'énormes bottes de paille; les animaux, par la suite, trouveront en elles une maigre réserve de nourriture destinée à tromper leur faim et à interrompre un jeûne forcé de peut-être vingt-cinq jours.

Le soir, dès que les chameaux sont rentrés, les chameliers, suivant l'usage des autres caravaniers, leur ficellent fortement le museau pour les empêcher de ruminer, de telle sorte que les aliments absorbés se répandent plus lentement dans l'organisme. Dès lors, pendant trois semaines, les pauvres bêtes vont rester ainsi, la bouche liée, respirant à peine, et, seulement délivrées pour quelques insuffisantes distributions de la paille emportée aujourd'hui.

Dans la nuit du quatrième jour, est franchie la porte de Fom-el-Alba, immense brèche à travers une dune particulièrement pénible et abrupte. D'après une légende indigène, le Niger coulait, jadis, dans cette région; une femme d'Araouan, suivant le long du fleuve la trace de ses bœufs fugitifs, atteignit Fom-el-Alba et y retrouva son bétail paissant au bord de l'eau.

Au delà, les dunes mobiles réapparaissent; mais peu à peu des tôtes de grès saillent de-ci et de-là; la plaine se recouvre de cailloux d'abord, puis de blocs de rochers de plus en plus gros, aux arèles tranchantes, qui forment sur le fond clair du sable de larges îlots rougeàtres, plus sombres. C'est la région d'Atouila qui se continue, ondulée et pénible à la marche, jusqu'à Ounàn. Dans le voisinage immédiat du puits, apparaissent non plus seulement des affleurements de roches épars sur le sol, mais bien d'importants massifs, hauts de 12 à 15 mètres, qui modifient le relief de la plaine et entre lesquels la route passe comme en un défilé.

Au milieu de ces mamelons, au fond d'un vaste cirque désolé, brûlé par le soleil et tout parsemé des ossements blanchis des chameaux morts à l'étape, s'ouvre l'orifice étroit du puits lui-même. Profond d'une quinzaine de mètres, il traverse la couche des sables pour pénétrer dans une argile grise à la surface de laquelle suintent quelques filets d'eau qui viennent se rassembler en contre-bas dans une vasque boueuse.

Le G mai les méharistes soudanais étaient à Ounàn, harassés de fatigue et las d'une marche de sept jours durant lesquels ils n'avaient eu comme repos que les quelques heures de l'arrêt journalier passé sous le soleil vertical, sans abri, dans la température étouffante. Et à l'arrivée, il leur fallut descendre à l'aide de cordes dans le trou béant du puits, et, par équipes alternantes, y puiser à la main, nuit et jour, les quelques gouttes d'eau perlant sur la paroi humide. Le débit atteint péniblement 500 et 600 litres par vingt-quatre heures; quelques outres seules purent être remplies de telle sorte qu'une section dut prolonger son séjour d'une nuit, afin de compléter la provision d eau nécessaire aux étapes suivantes.

Dès que sont franchies les crêtes mamelonnées qui enclosent le cirque d'Ounàn, la plaine réapparaît couverte seulement d'un gravier léger et poli; parfois elle est coupée de lits desséchés de ruisseaux qui vont invariablement se perdre vers l'ouest. Ces oueds, sans berge, ont à peine creusé la surface unie du désert, et, sont marqués surtout par les traînées de sable fin sous lesquelles les eaux ont enfoui les cailloux lors des tornades annuelles.

Soudain la route s'enfonce et s'enserre, et la pente accrue a fait bientôt du sentier un véritable défilé tortueux entre des massifs tabulaires qui surplombent d'autant plus que la descente est plus avancée. Nous sommes à l'arête de Lernachich ', qui forme à la plaine du sud un grandiose mur de soutènement et qui est, vers le nord, la première marche de cette vaste dépression étagée dont la deuxième marche sera le ressaut de Fôm-Ellous surplombant, au plus creux de cet ombilic terrestre le petit ksar de Taodéni, notre but.

Sitôt qu'est dépassé le Lernachich et atteint le Djouf inférieur, l'aspect de la région change complètement. Le fond de la vallée est toujours uni et garni de cailloux si symétriquement rangés sur le sol que chacun se -distancie également de ses voisins et qu'aucun ne chevauche sur l'autre; mais, de tous côtés s'élèvent d'énormes massifs rocheux, aux pentes abruptes, qui viennent se raccorder à la plaine par ressauts successifs. Leurs sommets aplatis semblent des témoins de l'ancien niveau du désert. Parmi ces massifs, voici le Jakanir, point de direction lointain et que va longer la route, puis au delà, voici l'imposant rocher de Glébé-Doréno, d'une seule pièce et à pic; voici enfin là-bas le Fom-Ellous célèbre, la porte des salines, le passage dangereux entre tous. Là, en effet, la route encaissée et étroite, longe à l'est le rocher vertical, tandis qu'à l'ouest s'amorce une énorme dune de sable aux flancs inclinés et croulants. Là, disent les Bérabiches, les pillards marocains viennent régulièrement guetter les caravanes chargées de sel et telle est l'étroitesse du sentier unique que leurs sentinelles peuvent tendre d'un bord à l'autre des cordes fixées à leurs bras et s'endormir en repos, sûres d'être, au moment opportun, réveillées par la traction des ficelles entortillées dans les pieds des chameaux attendus. En avant, la plaine semble s'être brusquement effondrée et de ce point, observatoire unique, la vallée apparaît à 60 mètres plus bas, ouverte à l'infini, embrumée dans les lointains plats, tandis que d'énormes cônes de roches, jetés comme au hasard, saillent de-ci et de-là et font émerger au-dessus de la vapeur basse leurs sommets pointus aux strates horizontales.

Voici au loin, dans cette sorte d'enclos qu'une énorme charrue parait avoir défoncé et retourné, les salines célèbres, et au delà ridiculement minuscule dans le cadre immense du désert, Taodéni lui-même, la ville inviolée, toute fière, au milieu de sa solitude, à l'abri de ses remparts peints à la chaux

1. On Rhénachich.

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Devant Taodéni, auprès des trois puits sud de la ville, la reconnaissance des méharistes au complet venait dresser son camp le 9 mai au matin, en présence des notables assemblés, caïd en tête, et sous les regards d'une population inquiète et curieuse. Certes, les Soudanais étaient heureux de pouvoir enfin jouir à Taodéni d'un repos mérité pendant quelques jours; cependant, maintenant qu'ils avaient les premiers occupé la ville, ils attendaient, avec plus de joie, la venue des Algériens et se réjouissaient de l'espoir de la rencontre prochaine.

Malheureusement, quand le capitaine, après avoir, selon l'usage, prononcé devant les habitants des paroles de paix, les eût interrogés sur les rumeurs du pays, il lui devint facile de se convaincre que les caravanes récemment venues du nord et de l'est n'avaient apporté aucun renseignement sur la marche du lieutenant-colonel Lapérrine et que la présence de ce dernier dans une zone voisine était, par suite, singulièrement improbable. Hélas! le 10 mai et les jours suivants devaient en effet se passer sans apporter de nouvelles et sans que soit acquise par les indigènes aussitôt expédiés en reconnaissance la moindre donnée sur la position actuelle des méharistes algériens.

Ces jours d'attente furent employés à reconnaître et à lever le pays environnant. Notre première visite fut pour les mines de sel que n'avaient visité ni Lenz, ni René Caillé.

L'exploitation des salines se fait dans la partie la plus creuse de la dépression, à 3 kilomètres environ au sud du village, en une région, où le sol, constitué d'une argile rouge pétrie de gypse fer de lance, semble s'être gonflé, boursouflé, craquelé sous l'influence des cristaux de sel qui se mélangent à lui jusqu'au niveau de la surface même.

Là, des captifs du caïd ou des chefs de case creusent d'énormes trous rectangulaires do 8 à 10 mètres de côté, à travers l'argile, rouge d'abord et qui verdit à mesure de la descente et se charge plus fortement de cristaux de sel. A 5 ou 6 mètres de profondeur, les travailleurs rencontrent tout à coup une couche de sel pur et blanc, épaisse de 0 m. 23 à 0 m. 30, qu'ils découpent en blocs de 1 m. 30 sur 0 m. 40, puis qu'ils équarissent et fendent en deux dans toute la longueur de façon à obtenir par la suite deux barres dressées et polies, d'un poids voisin de 30 kilos chacune. Sous cette première couche ils en trouvent une deuxième séparée de la précédente par quelques centimètres d'argile, puis une troisième qu'ils traitent l'une et l'autre comme la première. D'autres couches de sel s'étendent plus profondément encore; mais dès que la troisième couche est enlevée, l'eau jaillit de toutes parts, emplissant les trous et rendant impossible tout travail plus profond. Arrivés donc en ce point et pour accroître l'étendue de la surface exploitée, les mineurs creusent alors dans les angles de courtes galeries non boisées pour en extraire, sous terre, le prolongement immédiat des couches déjà extraites à l'air libre.

Après cela l'emplacement est abandonné; les déblais rejetés sur les côtés Je la fosse retombent, et la remplissent peu à peu; le vent et les sables achèvent de la combler. Pendant ce temps les captifs ont recommencé sur un autre, point le même travail; dans les excavations abandonnées, les couches de sel, racontent-ils, se reformeraient lentement avec les années... ou les siècles.

La saline, dans son ensemble, comporte ainsi de 100 à 150 fosses en exploitation; elle se porte vers le nord au fur et à mesure des travaux nouveaux. En 1905-1906, elle a produit 32 000 barres de sel que les caravanes bérabiches et kountas ont transportées vers le sud. Etant donnés ce résultat et le travail pénible de l'extraction, il semblerait donc à première vue que le sort des captifs fût particulièrement précaire; mais ils sont bien traités, copieusement nourris et ne se plaignent pas de leur sort. Beaucoup d'entre eux se sont mariés, plusieurs même ont créé des familles et acquis des cases à côté de la saline.

Ces mines n'appartiennent à personne. Tout individu a le droit d'y faire creuser une fosse pour son compte propre, et, sans redevances, d'en faire extraire le sel par ses captifs. De la sorte agissent certains commerçants, tel Mohammed-el-Béchir qui fait de plus exécuter lui-môme le transport vers Tombouctou par ses propres caravanes. Mais cela suppose la présence aux salines d'un représentant et d'esclaves. Or, les bérabiches ou kountas nomades n'ont pas la possibilité d'en avoir et le manque de pâturages leur défend de prolonger au delà de quelques heures leur séjour dans le voisinage de Taodéni. Ils préfèrent donc trouver sur place, toutes préparées, les barres de sel qui leur sont nécessaires; à ce besoin répond l'exploitation par le caïd ou par les notables qui, moyennant une somme d'environ 1 franc, valeur de Tombouctou, en marchandises, riz, mil, colonnades, leur délivrent une barre revendue sur les marchés du Niger de 10 à 12 francs. Un chameau peut porter en moyenne i barres; ce trafic donnerait donc théoriquement 36 francs de bénéfice par charge; mais cette somme est considérablement réduite, si l'on tient compte de Voussouron ou impôt français du dixième payable sur le Niger, de l'amortissement des chameaux qui ne font que durant six ou sept ans ce voyage semestriel, et surtout des pertes d'animaux extrêmement nombreuses durant ce trajet pénible et dangereux.

Tel qu'il est cependant, ce commerce est le seul moyen d'existence de toutes les tribus bérabiches et kountas, la seule ressource aussi permettant aux habitants de Taodéni de vivre dans leur ksar dénué de tout; aussi la cause du peu d'empressement des nomades vis-à-vis de nous, résidait-elle surtout dans la crainte d'une concurrence ultérieure, possible, mais peu probable, sur cette voie commerciale nouvelle jusqu'alors privée et maintenant ouverte.

A propos des salines, je mentionnerai que les indigènes prétendent avoir trouvé dans l'argile mêlée de sel des ossements et des empreintes d'hippopotames et de caïmans.

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