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La première fois que nous rencontrons le nom de Chef-duBois c'est aux pièces justificatives de l'ouvrage bien connu de M. Duchatellier, Histoire de la Révolution en Bretagne, paru en 1836 (1). Toutefois, l'érudit écrivain, qui peut-être s'est un peu méfié de l'authenticité du récit qu'il reproduisait, s'est bien gardé de se l'approprier; mais, pour tout dire, il n'a pas jugé à propos non plus de nous nommer « le narrateur » auquel il l'a emprunté.

Cela commence comme un conte de fées : « Il y avait alors! »

Il y avait alors dans le district de Guingamp, un homme à passions ardentes, républicain exalté, démagogue forcené, l'un de ces niveleurs de bas étage qui, sentant leur impuissance à s'élever, avaient entrepris de tout abaisser à leur stature et coupaient impitoyablement toute tête qui dépassait la leur. Cet homme, que le narrateur auquel nous empruntons ce récit appelle Chefdubois, pour ne pas affliger les héritiers fort innocents de son nom, s'il en a laissé, apprit, par l'indiscrétion d'une servante, le secret que gardait la petite maison blanche du Trieu. Il la fit envelopper pendant la nuit, et le lendemain il y eut trois cadavres de plus sur la place publique de Guingamp. Un seul bote se sauva à l'aide de l'obscurité et d'une présence d'esprit extraordinaire, jointe à une force et à une agilité peu communes. Les deux autres prêtres et la jeune femme furent guillotinés; et Taupin (son mari) jura de les venger. Or, Taupin n'avait jamais failli ni à une menace, ni à un serment.

Un an après cette lugubre catastrophe, le prêtre qui s'était évadé se trouvait dans une riante maison de campagne, bâtie sur les rives du Trieu, à quelques lieues de Guingamp. Cette maison était habitée par d'honnêtes gens, comme il s'en trouvait beaucoup à cette époque, qui, pour sauver leur tête et rendre service à ceux qui avaient fait naufrage dans la grande tourmente, feignirent des opinions qu'ils ne partageaient pas réellement, ou tout au moins une exaltation fort éloignée de leur caractère. Grâce au masque à double visage qu'ils changeaient, selon que la vigie du château annonçait des cocardes blanches ou des cocardes tricolores, au haut de l'avenue ou sur la colline voisine; grâce au bon accueil que chouans et républicains étaient assurés de recevoir d'eux, accueil qui se traduisait en quartiers de bæuf rôtis et en flots de vin et d'eau-de-vie, ils vivaient assez paisiblement.

(1) Tome VI et dernier, pp. 299-307.

Un jour donc que notre prêtre dînait avec un autre ecclésiastique, qui avait comme lui trouvé asile dans cette maison, à la table où Taupin avait été reçu la veille, un domestique annonça que l'on venait de signaler le citoyen Chefdubois à l'entrée de l'avenue; les deux proscrits se levèrent aussitôt de table, et pendant que les maîtres de la maison se hâtaient de faire disparaître leurs couverts, ils se blottirent dans une espèce de trou carré, pratiqué derrière la boiserie de la salle à manger, et qui leur servait de retraite en cas d'alarme subite. Un panneau de menuiserie, qui tournait sur des gonds habilcment dissimulés, se referma sur eux, et peu d'instants après ils entendirent résonner dans l'antichambre les éperons du visiteur désagréable qu'on venait d'annoncer. De la cachette où ils se trouvaient assez commodément assis, quoique un peu à l'étroit, ils pouvaient entendre tout ce qui se disait dans la salle à manger : « S. D.b... dit Chefdubois, en entrant, vous avez de f... chemins dans ce pays-ci; et mon b... de cheval qui s'avise de faire des façons, s'il vous plail! il parait qu'il ne me trouve pas assez aristocrate, le s... cheval de marquis qu'il est. Ah! ah! ah! ça me vient de ce vieux coquin de marquis de P..., à qui on a fait danser la carmagnole sur la place de Guingamp. » Ici Chefdubois fit un geste énergique, qui fut perdu pour les auditeurs secrets de cette étrange manière de s'introduire dans une maison où il devait penser que sa visite était peu désirée. Il continua ensuite : « Combien comptez-vous de lieues d'ici à V...? Trois lieues, répondit le maître de la maison.

Trois s... lieues de pays, je pense, dit Chefdubois, ce qui en fait cing bien comptées. Mais il n'importe, il faut que j'y aille coucher ce soir. Vous étiez à diner, à ce que je vois, faites mettre mon couvert, nous dînerons ensemble et ce soir je remonterai à cheval quand la b... de chaleur qu'il fait maintenant sera passée. Est-ce votre première visite à V..., dit le maître de la maison?

- Comme tu le dis, citoyen, c'est ma première : c'est ma prise de possession. Une jolie acquisition, à ce qu'on dit, et qui ne m'a pas coûté cher. Une belle maison, de bons champs, de beaux bois; bien d'aristocrate; après tcut je m'en f... Le malheureux! murmura mon ami à l'oreille de celui qui partageait sa retraite, s'il va coucher ce soir à V..., il est perdu! Tant pis pour lui, répondit son compagnon, que vous importe ? Mais n'avezvous pas entendu ce qu'a dit Taupin hier au soir, à la place il est assis maintenant? Cel homme a fuit guillotiner la femme de Taupin, et celui-ci a juré de se venger. »

La nuit était sombre : Chefdubois dormait profondément sous les doubles rideaux de mousseline et de damas du lit somptueux dont il avait forcé le maître à s'exiler pour y venir occuper sa place. Une lampe de bronze, d'un travail précieux, brûlait sur sa table de nuit, entre ses deux pistolets chargés. Il dormait et rêvait peut-être à sa nouvelle terre, à son beau château, à cette riche galerie de tableaux, à cette profusion de meubles élégants dont il était le maitre, et qu'il avait à peine eu le temps d'entrevoir la veille, lorsque le bras d'un homme qui s'était introduit dans sa chambre, par un passage secret, écarta brusquement les rideaux de son lit; et une voix tonnante lui cria : « Chefdubois, éveilletoi! » Au son de cette voix qui retentit à son oreille comme celle de l'archange du dernier jour, le dormeur sortit de son sommeil, et fixa sur la menaçante apparition deux yeux surpris et effrayés. — « Me reconnais-tu? dit le visiteur nocturne : Je suis Taupin, tu as fait guillotiner ma femme; mais l'heure de la vengeance est arrivée. Recommande ton áme à Dieu; dans deux minutes tu seras mort. »

Chefdubois étendit la main pour saisir ses pistolets, mais ils avaient disparu, et Taupin, appuyant son bras de fer sur la tête de sa victime, la fit retomber sur l'oreiller, et la tint là, palpitante, éperdue, sous le poignard dont la pointe effleurait sa poitrine : « Grâce, grâce, par pitié, par humanité, au nom du ciel, s'écria le malheureux. — Non!... répondit Taupin, tu n'as pas eu pitié de ma femme. Gráce, Taupin, j'ai des enfants qui n'ont pas d'autre appui que moi sur la terre, el qui sont innocents du mal que je t'ai fait. Non..., j'avais des enfants aussi moi, et tu n'as pas eu pitié de leur mère. Grâce, grâce, je te donnerai tout ce que tu voudras, tout ce que je possède. Ce château et les terres qui en dépendent, les veux-tu, Taupin? tout est à toi. Non! je ne veux pas de l'or que tu as volé; je ne veux pas des terres et des châteaux que tu as roles; je ne veux de toi qu'une chose : rends-la moi, et tu es libre? - Quoi donc? dit Chefdubois qu'étouffait la pression puissante du bras de son terrible ennemi. Ma femme!

Ah! tu veux que je meure ! »

Ce furent ses dernières paroles : Taupin appuya la main sur la garde du poignard qui touchait la poitrine de Chef du bois, et la lame s'y cacha tout entière. Le malheureux bondit dans son lit et parvint un instant à se dégager du bras qui l'étreignait; mais il retomba presque aussitôt immobile et sans vie. Taupin le regarda quelque temps avec le sourire infernal d'une vengeance longtemps attendue et enfin satisfaite, le secoua deux ou trois fois, pour s'assurer qu'il avait cessé de vivre, et disparut par le passage secret qui lui avait donné entrée dans la chambre de sa victime.

Cette scène vraiment terrifiante, qui pourrait être signée vicomte Walsh (1), semble détachée d'un sombre mélodrame de l'Ambigu ou d'un feuilleton à sensation de quelque Ponson du Terrail.

Malheureusement elle a, si l'on se place au point de vue historique, un défaut capital : c'est d'être sortie de toutes pièces, ou à bien peu de chose près, de l'imagination du « narrateur » anonyme.

Pour le moment, laissant de côté la question de vraisemblance du fond même du récit, nous allons (en nous réservant de faire la preuve plus tard) relever rapidement les erreurs de détail qu'il contient.

D'abord, Chef-du-Bois n'est pas un nom d'emprunt. C'est bien le vrai nom de la victime, qui habitait, non pas le district de Guingamp, mais celui de Lannion. Chef-du-Bois ne prit aucune part à l'arrestation de la femme Taupin, qui fut guillotinée à Tréguier, le 15 floréal an II (3 mai 1794), le lendemain de l'exécution, à Lannion, des deux prêtres qu'elle avait recélés. Aucun marquis ne « dansa la Carmagnole » sur la place de Guingamp, où pendant toute la durée de la Révolution l'échafaud ne fut pas une seule fois dressé (2). Ce n'est point le jour de la prise de possession de sa propriété de Pommerit-Jaudy que Chef-du-Bois fut assassiné, car il y habitait depuis déjà longtemps, dans une maison très modeste, meublée par lui et où il vivait célibataire, avec une seule domestique. Cet événement

(1) Le vicomte Walsh, d'origine irlandaise, fit ses études en Belgique et émigra après avoir été employé sous le Consulat comme inspecteur de la presse. Il aima peut-être la France, mais certes pas la Révolution française. Pour s'en convaincre, on peut parcourir ses Lettres vendéennes (1825), qui resteront comme un monument du genre déclamatoire, mais non du genre historique, bien que l'auteur, dans la préface, se soit vanté « d'avoir recueilli ses traits sur les lieux où ils s'étaient passés. )

(2) JOLLIVET (Benjamin) : Les Côtes-du-Nord, 1856 (Voir t. III, p. 100). M. Jollivet attribue le calme qui régna à Guingamp pendant la Révolution, à l'énergie et à la sagesse de son beau-père, Guyomar (Pierre-Marie-Augustin), qui fut longtemps maire de cette ville et siégea tour à tour à la Convention, aux Cinq-Cents et au Conseil des Anciens (Voir Dict. des Parl, et Tables du Moniteur).

tragique eut lieu non pas un an, mais deux ans après la condamnation à mort de Mme Taupin, et Chef-du-Bois ne fut pas poignardé, mais tué par plusieurs coups d'armes à feu. Les assassins (Taupin était-il du nombre?) pénétrèrent, non par un passage secret, mais par une fenêtre du salon, qui devait être au rez-de-chaussée..., etc... .

En résumé, dans ce récit anonyme, il y a autant d'erreurs que de mots. Ces erreurs, nous les réfuterons tout à l'heure, une à une, et si nous les signalons ici, c'est afin de n'avoir plus à revenir sur cette première version de la légende.

Singulière façon, on l'avouera, d'écrire l'histoire ! Mais voici qui paraitra plus surprenant encore.

Des écrivains royalistes, en retraçant cette scène d'assassinat, ne l'ont pas encore trouvée assez poignante, assez corsée, et chacun d'eux, au gré de son imagination, a cru devoir y ajouter des broderies de sa façon. Voici ce qu'écrit sur le même sujet un habile metteur en scène, M. Crétineau-Joly, dans son Histoire de la Vendée militaire, ouvrage où certains pamphlétaires attardés s'obstinent à chercher des documents historiques (1) :

... Afin de suivre son évêque dans les misères de l'exil, Taupin laissait en France une femme jeune, belle, et plusieurs enfants en bas-âge...

(1) Paris, Gosselin, 1840-1841, 4 vol. in-8° — (12.) 2e édit., 1843, 4 vol. in-12. Voir III, 451. Une dernière édition a paru à la Maison de la bonne presse (5 vol. in-80 illustrés, 1895-1897). Elle est accompagnée de notes du R. P. Emmanuel Drochon, des Augustins de l'Assomption.

- « M. Crétineau-Joly s'est fait connaître par un certain nombre d'ouvrages historiques, inspirés par l'esprit de parti le plus passionné et dépourvus de toute critique sérieuse. Pour défendre les idées cléricales, il eut recours à tous les procédés du pamphlétaire qui n'a nul souci de la vérité. Aussi ses ouvrages, dont le style a de la verve et de la vigueur, ne sauraient être consultés avec fruit. D (Dict. Larousse, ler suppl.).

M. Crétineau-Joly, rédacteur du journal royaliste l'Hermine a accompli une tâche difficile dans son Histoire de la Vendée militaire, en quatre volumes, dont la Chouannerie occupe les deux derniers ; écrire un pamphlet des plus violents contre la révolution, tout en gardant aux yeux des révolutionnaires les apparences d'une exquise modération...

(G, LEJEAN : La Bretagne, son histoire et ses historiens, 1850, p. 210).

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