Abbildungen der Seite
PDF
EPUB

AU MOIS D'OCTOBRE.

Ruine et rétablissement des écoles en Occident, par M. Hauréau, de

l'Académie des inscriptions et belles-lettres, lu dans la séance trimes. trielle de l'Institut, le mercredi 26 octobre 1870.

Messieurs,

Depuis quatre siècles on prêchait l'Évangile; la doctrine chrétienne, après avoir été l'objet de tant de controverses, élait entin décrétée ; la vieille société achevait lentement de se dissoudre ou plutôt de se transformer, et le monde se rangeait sous l'autorité des grands docteurs, des grands évêques, des grands conciles, quand les barbares du nord, longlemps contenus par la force, par l'adresse, franchirent les frontières du monde romain et envahirent presque à la fois les Gaules et l'Espagne, tout l'Occident. C'étaient les Goths et les Vandales, les Sarmates et les Gépides, les Alains et les Hérules, les Huns, les Suèves, les Saxons et les Bourguignons. Une telle inondation devait être et fut désastreuse. Cependant plusieurs de ces peuplades, venues de terres diverses et régies par des lois différentes, étant moins rebelles que les autres à toute discipline sociale, dans quelques-unes des régions envahies la civilisalion subit de cruelles épreuves, mais ne périt pas. Ainsi les Goths . et les Bourguignons, déjà chrétiens, envièrent dès l'abord aux Gaulois la politesse de leurs mæurs, et voulurent, à leur exemple, connaître les sciences, les leltres et les arts. On vil le roi Théodoric sur les bancs des écoles, à Toulouse, éludier la rhétorique et le droit romain. Gondebaud, qui réguait sur les Bourguignons, sachant le latin, apprit le grec, et, sous son gourernement libéral, les plus savants des Romains, qui n'étaient pas plus de sa religion que de sa race, occupèrent les plus bauts emplois, exercèrent l'autoriié la plus l'espectée. C'était le temps où Marius Victor, un des derniers rhéteurs, un des derniers poètes de l'ancienne Gaule, disait en des vers encore élégants et corrects : « Après que le Sarmale nous a » dévastés, que le Vandale nous a incendiés et que l'Alain nous a » volés, nous nous appliquons à réparer tout le mal qu'ils nous ont: » fait, avec une espérance inquiète et des efforts presque décou» ragés. » Quelques écoles s'étaient rouvertes, où Paulin, Salvien, Ennodius, Césaire, Sidoine Apollinaire apprenaient, montraient à lire Sénèque el saint Augustin, Lactance et Virgile. Mais quand les Francs eurent à leur tour traversé les Gaules, écrasant avec la même rage Romains, Gaulois, Goths et Bourguignons, à une lumière douteuse succédèrent des ténèbres pleines d'horreur, et tous les.

monuments, avec toutes les ruines de la civilisation vaincue, s'écroulèrent à la fois.

« Il serait difficile, » disent les savants auteurs de l'Histoire littéraire de la France, « de détailler toutes les mauvaises suites que » laissa après elle l'humeur féroce de ces nouveaux habitants des » Gaules (1). » On devrait trouver ce détail dans les histoires contemporaines ; mais, après l'invasion des Francs, on n'écrit plus parce qu'on ne sait plus écrire. Ce qui explique tout, les écoles sont fermées ou désertes. Ainsi se perd bientôt la tradition de toute science; on oublie même la langue latine, du moins celle des philosophes, des rhéteurs et des poètes, et celle qu'on parle encore, s'altérant chaque jour davantage, devient un idiome grossier, affranchi de toute règle. Les rois de la race de Mérovée s'habilleni en empereurs romains et font réparer les amphithéâtres romains pour y assister à des combats de bêtes féroces. C'est leur façon d'hohorer l'antiquité en l'imitant.

« dielus nostris, s'écrie Grégoire de Tours, quia periit studium litterarum a nobis (2). » Quand, vers la fin du VIe siècle, le plus illustre évêque de la Gaule nous dénonce en ces termes barbares la barbarie de son temps, il prouve par son exemple qu'il ne le calomnie pas. Dans ce temps funeste paraissent, il est vrai, quelques hommes dont le savoir et le mérite étonneni la Gaule qui ne les comprend guère, le moine Colomban et l'apôtre Livin; mais ils viennent de l'Irlande, d'un pays qui n'a été dévasté ni par les Huns ni par les Francs, et 'ils savent le latin, ils savent le grec, ils font des vers dans lesquels on retrouve, comme dans ceux d'Avitus, le favori de Gondebaud, des centons d'Horace et de Virgile. Pour Grégoire de Tours, ce fier et vaillant évêque dont Fortunat célèbre l'érudition et l'éloquence (3), il ne sait, il le confesse, rien des lettres, ulla litterarum scientia ; il n'a jamais appris ni la grammaire ni la rhétorique, sum sine litteris rhetoricis et arte grammatica. L'érudition était alors, il paraît, une connaissance quelconque de la doctrine qu'un chrétien doit suivre et des hérésies qu'il doit fuir ; et l'on appelait éloquence l'élan bien ou mal réglé d'un ceur ému la charité, par la foi. Assurément le pape Grégoire-l, saint Grégoire, Grégoire-le-Grand, passe à bon droit pour le moraliste le plus abondant, le plus éloquent de son triste siècle. Eh bien! ayant appris que Didier, archevêque de Vienne, avait, dans une des villes autrefois les plus leltrées de la Gaule, dans la patrie de Claudien Mamert et d'Avitus, entrepris de restaurer les études en donnant lui-même des leçons de grammaire, Grégoire lui écrit : « Mon frère, j'ai » appris, ce que je ne puis redire sans honte, que vous avez cru » devoir enseigner la grammaire à quelques personnes. Apprenez » donc combien il est grave, combien il est affreux qu'un évêque » traite de ces choses que doit ignorer même un laïque. S'il m'est » bien démontré qu'une fausse nouvelle m'a été transmise et que » vous ne vous êtes pas occupé de ces frivolités, de ces lettres sécu» lières, j'en rendrai grâce à Dieu, qui n'aura pas laissé souiller » votre cæur par les félicitations impures des pervers ! » Une telle

par

(1) Histoire littéraire de la France, t. II, p. 7.
12) Histor. Francor., proom.
(3) Præfat. Theod. Ruinart, cap. 2, num. 62.

lettre écrite par un tel pape peut tenir lieu de tous les témoignages historiques. Sine verecundia memorare non possumus fraternitatem tuam grammaticam quibusdam exponere... Quam grave nefandumque! 14); ce trait suffit; il suftit pour reproduire l'image d'un siècle.

Julien l'Apostal avail, au rapport de Théodoret, interdit aux fils des Galiléens de fréquenter les rhéteurs et les philosophes : « Défen» dons-leur, disail-il, de venir prendre chez nous des flèches pour » nous blesser (2), » Le pape Grégoire n'avait pas lu sans doute ce passage de Théodoret, qui l'aurait conduit à soupçonner le parti qu'on peut tirer de la grammaire ; mais certainement Shakespeare connaissait la lettre écrite par Grégoire à l'évêque Didier. Nous la retrousons, en effet, dans le discours tenu par Jacques Cade à lord Say qu'il va livrer à ses bourreaux : « Tu as traîtreusement corrompu » la jeunesse du royaume en érigeant une école de grammaire ; et, v tandis que jusqu'à présent nos ancêtres n'avaient d'autres livres » que la mesure et la taillé, c'est toi qui es cause qu'on s'est servi » de l'imprimerie. Contre les intérêts du roi, de sa couronne el de »sa dignité, tu as bâti un moulin à papier. Il te sera prouvé en fait » que tu as autour de toi des hommes qui parlent habituellement » de noms, de verbes, et autres muts abominables que ne peut sup» porter une oreille chrétienne (3). » On le voit, l'imagination du poète n'a pu rien ajouter au texte de la lettre pontificale.

Qu'on ne s'étonne donc pas de voir le prétendu scolastique Frédégaire continuer les annales incohérentes et confuses de Grégoire de Tours dans une langue plus obscure encore et plus corrompue. Les années succédanl aux années, le temps où il y avait des grammairiens s'éloigne et les derniers souvenirs de leur enseignement s'effacent. On pouvait rencontrer encore vers le milieu du VIIIe siècle, au fond de quelques monastères, quelques hommes à qui d'insuffisantes notions de littérature avaient été transmises comme un secret; mais l'état intellectuel de la multitude, tant des clercs que des moines, était la plus insoucieuse ignorance.

Le seul écrivain français de ce temps, c'est Fortunat : il fait des vers, on l'appelle poète; mais il juge bien lui-même sa poésie :

Scabrida nunc resonat mea lingua rubigine verba.

Cet évêque, un des plus considérables des Gaules, ne fait pas avec moins de sincérité l'aveu de son défaut de toute science : a Platon, » dit-il, Aristote, Chrysippe et Pillacus sont à peine connus de nous ; » je n'ai lu ni Hilaire, ni Grégoire, ni Ambroise, ni Augustin (4). » Qu'avait-il lu? On rencontre même plus d'un abbé, plus d'un évêque rigides, qui défendent de méditer et d'écrire sur les livres saints : « Inquiunt multi non est tempus jam nuns disserendi super Scripturas (5). » Il n'y a pas de science, disent-ils, qui ne soit devenue présomptueuse et téméraire : rien ne doit altérer la naïve sérénité

(1) Brucker, Hist. crit. phil., t. III, p. 561. (2) Théodorel, Hist. Tripart., lib. VI, c. 17. (3) Seconde partie de Henri Ví, act. 4, sc. 7; traduct. de M. Guizot. (4) Ampère, Hist. littér. avant le douzième siècle, t. II, page 343.

(5) Ambroise Autpert, Comment. in Apocalyps., epistola. ad Stephan. papam. (Biblioth. max. Patr., edit. Lugd., t. XIII, p. 403.)

de la foi. En leur temps sont venus les prophètes, les évangélistes et les apôtres, pour annoncer, pour propager la bonne nouvelle; en leur lemps sont venus les pères, les saints docteurs, à qui le SaintEsprit a donné pour mandat d'expliquer les textes obscurs et de réfuter les interprétations trop libres des hérétiques. Désormais tout est dit, tout est écrit ; l'esprit, quitte de tout labeur n'a plus qu'à se reposer jusqu'à la consommation des siècles. Voilà ce que professent quelques abbés, quelques évêques, ajoutant qu'ils sauront bien contraindre au repos, au silence, les orgueilleux, les mutins, en qui persiste la manic de penser et d'écrire. Les auteurs de l'Histoire littéraire, en des termes énergiques mais exacts, définissent le ville siècle « le plus ignorant, le plus ténébreux et le plus barbare qu'on ait jamais vu, » du moins en France.

On a coutume d'attribuer la restauration des études à la puissante impulsion d'un seul bomme, de Charlemagne. Quoi qu'il en coûte de faire cet aveu, il y a des peuples déchus qui ne se sont pas relevés d'eux-mêmes. La décadence des mœurs ayant suivi le relàchement des études, les vices sont venus entretenir la paresse, et, sous la double inuence de la paresse et des vices, des peuples qui s'étaient auparavant signalés dans le monde ont lentement dégénéré jusqu'à perdre l'instinct de la vie morale. Pour notre part, nous ne contesterons pas à Charlemagne l'honneur que la plupart des historiens s'accordent à lui déférer. Sans lui peut-être n'aurions-nous pas secoué notre indolence et vaincu le courant de la barbarie.

Si, dans sa première jeunesse, à la cour du roi son père, Charlemagne vit, comme on le suppose, un ou plusieurs savants, il ne paraît pas avoir beaucoup profité de leur entretien. Il n'annonce, en effet, au commencement de son règne, aucun projet de réforme. Ses projets se révèlent au retour de ses voyages en Italie. Comme la Bretagne insulaire et comme l'Espagne, l'Italie avait conservé des écoles et des maitres qui lisaient encore Priscien et Donal, Virgile et Sedulius, Cicéron et saint Augustin, Boëce et Cassiodore, et passaient pour des grammairiens, des poètes, des rhéteurs et des philosophes. Les ayant fréquentés, Charlemagne apprit d'eux à goûter la science, et quand, revenu dans ses Etats, il voulut consolider par des institutions pacifiques le vaste empire qu'il avait conquis par les armes, un de ses premiers soins fut d'appeler en France ces docteurs en renom dont il avait naïvement admiré le savoir ou la présomptueuse confiance.

Le toscan Pierre de Pise, le lombard Paul Warnefried, et l'anglosaxon Alcuin, élève de l'école d'York, parurent alors à la cour d'Aixla-Chapelle, où leur présence, honorée par le triomphateur des Huns, des Saxons, des Sorabes, des Bavarois, ne causa pas sans doute un médiocre étonnement à ses rustiques serviteurs. Après eux, les espagnols Claude et Théodulfe et l'hibernien Clément furent associés par Charlemagne à sa bienfaisante et glorieuse entreprise.

Il ne pouvait mieux faire que de cominencer cette réforme sociale au sein même de l'Eglise. L'Eglise avait commis de grandes faules. Elle avait eu tant de haine contre les Gaulois encore païens et contre les Bourguignons, contre les Goths ariens, qu'elle avait appelé contre eux et secondé l'invasiou sranque. Quelques historiens, ayant pris à charge de prouver que l'Eglise ne peut se tromper. nient le fait ou l'excusent. Il ne peut être nié. Peut-il être excuse? N'est-il pas reconnu que les Francs, même après s'être convertis à

la religion de Clotilde, furent encore les plus atroces des incendiaires et des assassins ? Des moines sincères ont dit de Clovis : « Clovis après son baptême ne fut ni moins avide, ni moins cruel. » (1) C'est ce qu'on doil *dire de tout son peuple. La société religieuse avait toutefois été moins maltraitée par les Francs que la société civile. Ses possessions furent souvent confisquées, ses temples souvent pillés ; mais ordinairement on épargna la vie de ses dignitaires, qui n'avaient pas encore pris l'habitude de marcher ceints du glaive et d'en faire usage pour l'attaque comme pour la défense.

Cependant, même en des temps plus calmes, quand s'arrêta chez les conquérants la fureur de dévaster, l'Eglise fit de médiocres efforts pour rétablir les études. Elle ne pouvait se résigner à tout ignorer sans abdiquer la conduite des âmes, sans consentir à n'être plus complée parini les puissances de ce monde. Assurément elle n'y consentit pas; mais elle se laissa déchoir encore par mollesse, et perdit presque toute son influence en négligeant de faire ce qu'il fallait pour la conserver.

Charles-Martel, cet impérieux et turbulent novateur, se crut du moins autorisé à la trailer avec le mépris qu'inspirent les institutions vieillies et caduques, lorsqu'il distribua ses évêchés, comme des lerres fiscales, à des laïques, à des hommes de guerre, et les revenus de ses abbayes à des femmes perdues. Avec une prévoyance plus éclairée, Charlemagne résolut de relever l'Eglise de cet abaissement, pour lui demander ensuite les services qu'elle seule pouvait rendre.

C'est en l'année 787, suivant d'autres en l'année 788, que Charlemagne écrivit aux évêques et aux abbés de France la lettre-circulaire où il leur recommande la fondation des écoles. Un historien appelle cette pièce mémorable « la charte constituante de la pensée moderne (2). » Il y a, dans cette manière de parler, quelque emphase. La pensée moderne doit un jour se constituer elle-même, par un libre effort, par un grand acte de révolte, hors de l'Eglise, malgré l'Eglise, et sans le concours d'aucun roi. Charlemagne enjoint simplement, aux églises qu'il gouverne, nobis ad qubernandum commissa, de revenir aux études depuis longtemps négligées. C'est assez pour sa gloire. On soupçonne les obstacles qu'il dut rencontrer en lisant cette lettre singulière. Il écrit aux premiers d'entre ses prélats :

« Ayant délibéré sur cette question avec nos fidèles, nous » considérons comme utile que, dans les évêchés et les monastères » commis, par la faveur du Christ, à notre administration, on joigne is l'étude des lettres à l'observation scrupuleuse de la vie régulière » et à la pratique de la sainte religion... (3). Mais il ne s'agil pas seulement de commander; il s'agit encore de convaincre, et voici les arguments que le roi des Francs emploie pour démontrer à ses évêques, à ses abbés, que la science est préférable à l'igno

u Si, dit-il, c'est plaire à Dieu que de bien vivre, il ne faut » pas négliger de lui plaire encore en parlant bien : Qui Deo placere * appetunt recte vivendo ei etiam placere non negligant recte loquendo.

rance.

(6) Hist. littér. de la France, t. II, p. 8. (2) J. J. Ampère, Hist. littér. de li Fr, avant le Xlle siècle, t. III, (3) Labbe, Concil., t. VII, col. 1620.

p. 25.

« ZurückWeiter »