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que nous rencontrons à chaque pas ce qui nous intéresse au plus haut degré, l'homme. Et ce goût, Messieurs, si noble en son objet, n'est pas un vaniteux égoïsme; c'est un louable orgueil de l'intelligence qui se cherche elle-même avidement dans toutes les générations éteintes, et partout où elle peut se manifester; elle veut reconstruire ses propres annales et montrer qu'elle fut constamment, du moins par ses efforts et par ses vœux, fidèle à elle-même et à la divinité qui lui donna le pouvoir et lui en marqua les limites.

Telles étaient, Monsieur, les réflexions qui se pressaient. dans mon esprit, quand je lisais ce que vous appelez beaucoup trop modestement vos notes pour servir à la statistique monumentale du département de la Moselle, et quand je vous suivais dans votre promenade archéologique sur les rives de la Caner, promenade charmante, à travers une riche vallée, parmi de délicieux ombrages; où vous évoquiez des souvenirs tour à tour terribles et joyeux, qui naissaient en foule sous vos pas; où châtelains et châtelaines, hommes d'armes et paysans, semblaient, à votre appel, sortir de leurs tombeaux en ruine pour vous saluer au passage et vous raconter eux-mêmes leurs mæurs naïves et guerrières, leur foi vive, leurs joies et leurs douleurs, leurs passions aussi, ce lot éternel de l'humanité, leurs grandeurs et leurs misères, leurs vertus et leurs crimes.

On apprend beaucoup, Monsieur, à voyager en votre compagnie; on apprend beaucoup de choses nouvelles, et, ce qui revient au même, beaucoup de choses oubliées, et cela non-seulement sur la Lorraine, sur ses institutions, ses coutumes, ses meurs, mais encore sur la France et

sur son histoire. Et c'est là, je pense, le genre de service que doit rendre un investigateur habile par des recherches locales bien faites et bien dirigées. En nous révélant les affaires d'un petit pays, d'une province, voire même d'une bourgade ou d'un château, il rafraîchit, il complète ce que nous savons de nos affaires générales; au point où est parvenue l'étude de l'histoire, après tant de travaux excellents, le moyen de faire des découvertes n'est pas, il me semble, d'armer ses yeux d'une loupe plus forte ou d'un plus puissant télescope ; il faut surtout changer de point de vue. Dans une histoire de France, la vue s'étend sur les provinces comme du haut d'un clocher; dans l'histoire d'une province, c'est le clocher qu'on regarde ; tous les objets sont retournés ; ce qui n'était qu'horizon avance au premier plan; les formes indécises, en grandissant, accusent leurs contours, et d'un autre côté, on voit mieux à sa place, on comprend mieux dans l'ensemble, ce qu'on risquait tout à l'heure de grossir outre mesure, en le regardant de trop près. L'histoire provinciale bien comprise doit donc servir de contrôle et de preuve à l'histoire générale, lui emprunter ses clartés, ses jalons, sans lesquels elle s'égare et tâtonne ; mais lui fournir en retour des informations sûres et catégoriques, renouveler ses impressions et réformer parfois ses jugements. Si je ne me trompe, Monsieur, c'est là le but que vous vous êtes proposé et que vous avez atteint.

Il est un autre résultat non moins utile, plus grand encore que vous aurez obtenu par surcroît, c'est d'avoir appelé l'attention sur des débris vénérables prêts à disparaître, et de les avoir sauvés d'une ruine complète;

car il est malheureusement incontestable que nous ne faisons pas suffisamment honneur à nos pères. On dirait qu'éblouis par les prestiges de l'antiquité grecque et de l'anliquité romaine, nous nous soyons empressés de faire bon marché de la nôtre et de la glisser sous le voile.

Tandis que les moindres pierres relatives à la civilisation des Grecs et des Romains sont entourées, et avec raison, des plus minutieux égards, celles qui appartiennent à notre propre histoire sont abandonnées à la même fortune que les blocs des champs. Sans tenir le moindre compte de leur valeur morale, on ne les juge que sur leur valeur physique, et l'on ne voit pas que cette archaïque rudesse que l'on méprise, leur donne plus de grandeur que ne l'aurait pu faire le vulgaire ciseau de l'appareilleur. Aujourd'hui même, que l'archéologie est en éveil à leur sujet, aucune protection publique ne couvre ces monuments si précieux, dont nous sommes responsables non-seulement envers nos pères, mais envers les générations qui doivent nous suivre, et auxquelles ils sont destinés par leurs auteurs aussi bien qu'à nous-mêmes. Il est bon, Messieurs, que partout où elles sont encore debout, ces pierres vénérables maintiennent aux yeux des familles qui les entourent, l'autorité en même temps que le souvenir de nos ancêtres. Ce sont des témoins restés trop long-temps silencieux des âges écoulés, et comme des lambeaux épars du testament de nos pères; on ne saurait donc trop s'appliquer à leur étude, car le meilleur moyen d'y intéresser est assurément de dissiper autant que possible l'obscurité qui les couvre.

Continucz, Monsieur, l'Académie vous y convie, continuez ces pieuses et nobles études où vous ont précédé, où vous accompagneront plusieurs de nos savants collègues. Comme vous l'avez fait pour la Lorraine, vous nous redirez ce que vous savez de la Bretagne.

Vous êtes brave, et vous l'avez suffisamment prouvé, lorsque à Béfry, vous avez passé, sans pâlir, auprès de la fille de la dernière sorcière de ce pays; vous avouez, il est vrai, un peu plus bas, avec la candeur d'un honnête homme et d'un archéologue, qu'on venait de vous avertir que cette fille n'avait pas hérité du pouvoir satanique de sa mère. Vous avez visité les coffres de pierres, les roches aux fées, les grottes, les palais des géants du pays de Carnac et de Loc-Maria-Ker. Vous avez parcouru, nous le savons, les landes sauvages de la Bretagne et la pointe de Raz, que nul ne passe sans mal ni frayeur, et la baie des Trépassés, et l'ile de Sein, séjour des vierges redoutées qui commandent à la tempête; n'auriez-vous point rencontré, par hasard, la fée blanche, celle qui. retient toute science dans la nuit première et met les six plantes efficaces dans la chaudière d’airain entourée des perles de la mer? Le nain Korrig, le voyant Gwion, veille auprès du vase et mèle le breuvage; trois gouttes bouillantes rejaillissent sur sa main, il porte son doigt à ses lèvres; à l'instant même la science universelle se dévoile à lui. Koridwen, la fée, s'élance pour l'anéantir. Il fuit, poursuivi par elle, d'une course effrénée, et tous deux prennent mille formes diverses, l'un pour échapper, l'autre pour atteindre. Enfin Gwion, s'étant changé en grain de blé, la fée, changéc en poule noire, le saisit et l'avale.

Vous soupçonnons fort, Monsieur, que vous avez assisté au breuvage de Koridwen et que, comme le nain, vous y avez trempé le doigt pour le porter ensuite à vos lèvres; mais nous vous félicitons de grand ceur de n'avoir pas eu le même sort que lui; notre Société s'en félicite tout particulièrement, puisque vous pourrez nous redire tout ce que vous avez appris dans cette vieille terre des Druides; vous nous raconterez tout ce que vous ont révélé ces menhirs, ces cromlechs, ces dolmens, ces lichavens, ces pierres-levées, tombeaux et sanctuaires comme vous l'avez deviné spontanément et comme l'ont prouvé des fouilles faites depuis, mais sanctuaires encore tout pleins d'une religieuse terreur, sépultures prodigieuses, dont quelques-unes, réservées sans nul doute aux chefs, sont de véritables collines, sépultures bien dignes du poétique géant de la ballade, qui lui aussi, était né dans le pays des Gaules.

Oh! quand mon lour viendra de suivre mes victimes,
Guerriers ! ne laissez pas ma dépouille au corbeau !
Ensevelissez-moi parmi des monts sublimes,
Afin que l'étranger cherche en voyant leurs cimes,

Quelle montagne est mon tombeau.

Parlez-nous donc, Monsieur, de la vaillante Lorraine et de la religieuse Bretagne; l'Académie, en vous écoutant avec intérêt et plaisir, ne se croira pas pour cela infidèle à son cher Artois dont elle ne saurait déserter la cause sainte; toutes les provinces de notre beau pays, comme des scurs que les caprices et les rigueurs de la fortune avaient dispersées à leur naissance, désormais réunies et inséparables sont heureuses de se raconter

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