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DE L'ORIGINE

DES

TRADITIONS SUR LE CHRISTIANISME

DE BOÈCE.

EXCURSIONS HISTORIQUES.

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DE L'ORIGINE

DES

TRADITIONS SUR LE CHRISTIANISME

DE BOÈCE.

La plus grande autorité philosophique du moyen âge après Aristote, c'est sans contredit Boèce, l'habile interprète de la logique péripatéticienne; mais les traductions et les commentaires do Boècé, quel qu'en soit le prix, ont peut-être moins contribué à son influence que la tradition qui le dépeignait comme un apologiste et un martyr de la foi. La collection de ses œuvres contient, en effet, quatre opuscules où le dogme catholique est expliqué très habilement, et qui avaient élevé leur auteur supposé au rang des maîtres de la théologie. L'histoire, ou plutôt la légende, ajoutait qu'après avoir employé sa plume pour la défense de la religion, Boèce avait donné sa vie .pour elle, et que son dévouement au catholicisme sous un prince arien était un des motifs du traitement barbare que Théodoric lui fit subir, et qui se termina, eu 525, par sa mort.

« Humble chrétien au milieu du faste, écrivait D. Gervaise au commencement du siècle dernier (1), solitaire dans le tumulte du monde et de la cour, ennemi du mensonge et de l'erreur, le soutien de l'Église, un modèle de fermeté et de patience dans les

plus grandes adversités, enfin un généreux martyr de Jésus-Christ,

(1) Histoire de Boèce, olc. Paris, 1715, in-12, \>. •>..

c'est ce qu'a été Boèce... Dieu le donna à son Église pour en être un des plus fermes appuis. » Cette tradition est-elle exacte ? Boèce a-t-il été ce fervent chrétien qu'elle nous représente ? Est-il l'auteur des ouvrages de théologie qui portent son nom ? Sa foi religieuse a-t-elle contribué aux persécutions dont il fut victime ? Il y a plusieurs années, le savant et vénéré doyen de la Faculté des lettres de Paris, M. Victor Le Clerc, posait déjà ces questions, et il les tranchait par la négative, dans une série de leçons auxquelles nous n'avons pas assisté, mais dont le souvenir est encore vivant chez ceux qui les ont entendues. Mais c'est en Allemagne, surtout, que l'opinion commune a trouvé de nombreux contradicteurs. Arnold, Schlosser, Hand et bien d'autres l'ont si fortement combattue (1), que malgré l'habileté de ses défenseurs . dont les derniers, je crois, sont MM. Baur, Suttner et Schenkl(2). elle a perdu beaucoup de terrain. Quand on parcourt les ouvrages les plus authentiques de Boèce, on est étonné, en effet, de n'y découvrir aucun vestige des croyances pour lesquelles, dit-on, il serait mort. Je ne parle pas seulement de ses Commentaires sur l'Organum d'Aristote, ni de ses écrits mathématiques, dont le sujet ne se prêtait pas à l'effusion du sentiment religieux; mais que dire de la Consolation de la philosophie ? C'est bien là l'œuvre suprême de l'écrivain, la dernière confidence de son génie, et pour ainsi dire son testament. A quelle heure et dans quel ouvrage aura-t-il épanché son âme et donné un libre cours à ses plus intimes convictions, si ce n'est dans ces pages qu'il écrivit sous les fers, un pied déjà dans la tombe ? S'il a été sincèrement chrétien, n'a-t-il pas dû proclamer sa foi, lorsqu'il dissertait sur la justice de Dieu, au moment de comparaître devant elle ? Et cependant quelle est l'inspiration

(1) Voy. l'article de Hand, dans l'Encyclopédie de Ersch et Gruber, vol. XI, p. 283 et suiv., les prolégomènes de l'édition de la Consolation de la philosophie, donnée par M. Th. Obbarius, Iéna, 1843, in-8°, p. xxvIII et suiv., et une dissertation toute récente de M. Fr. Nitzsch, Das System des Boethius und die ihm zugeschriebenen theologischen Schriften, Berlin, 1860, in-8°.

(2) J. Baur, De Boethio christianæ fideli assertore, Darmstadiae, 1841 , in-4°: J. Suttner, Boethius der letzte Ræmer, Eichstadiae, 1852; D" Schenkl, Ueber Boethius, Religions-bekenntniss, dans les Verhandlungen der achtzehnten Versammlung deutscher Philologen, etc. Wien, 1859, in-4°.

dominante qui reparaît dans toutes les parties de la composition ? C'est une inspiration purement profane. Boèce ne cherche pas à cacher le flambeau où s'allument ses suprêmes espérances. Ce n'est pas la religion, l'Évangile d'une main et la croix de l'autre, qui vient le trouver dans son cachot, c'est la philosophie; c'est elle qui l'enseigne, l'exhorte et le console. Les exemples qu'elle lui met sous les yeux sont ceux des sages qui ont souffert et qui sont morts pour la vérité : Socrate, Anaxagore, Zénon, Sénèque, Soranus (1). Elle lui parle familièrement comme à un de ses élèves qu'elle a nourri de son lait, nostro quondam lacte nutritus, ou comme à un hôte au foyer de qui elle s'est assise (2). Il révère en elle la maîtresse de toutes les vertus, omnium magistra virtutum; il lui reconnaît une origine céleste, e supero cardine delapsa. Supposez un disciple des anciens qui n'a pas encore été touché par la grâce; aurait-il employé des expressions plus fortes? Parmi les écoles de philosophie, Boèce ne se montre pas favorable aux épicuriens ni aux stoïciens (3), qui se sont disputé comme une proie, dit-il, celut in partem prœdœ, l'héritage de Socrate; mais quel sincère enthousiasme il laisse paraître pour Platon, qu'il appelle à deux reprises noster Plato (4), et pour son rival Aristote ! Ce sont ses modèles habituels, ceux qui lui suggèrent ses meilleures, ses plus profondes pensées. Cesse-t-il de les suivre ? il ne les quitte que pour s'attacher aux Alexandrins, à Plotin, à Proclus, dont la trace est facile à reconnaître dans plusieurs passages. Sans doute il se rencontre souvent avec le christianisme, parce que la philosophie de Platon est, comme on l'a dit, la préface de l'Évangile : mais quand cette philosophie s'éloigne en quelque point de l'orthodoxie chrétienne, il n'en

(1) Lib. I, pr. 3 : « Quod si nec Anaxagorae fugam, nec Socratis venenum, nec Zenonis tormenta, quoniam sunt peregrina, novisti, at Canios, at Senecas, at Soranos, quorum nec pervetusta, nec incelebris memoria est, scire potuisti. » (2) Lib. I, pr. 2 : « Tune ille es qui nostro quondam lacte nutritus, nostris educatus alimentis, in virilis animi robur evaseras? » Ibid. pr. 3 : « Ubi in eam deduxi oculos, intuitumque defixi, respicio nutricem meam, cujus ab adolescentia laribus obversatus fueram, philosophiam. » (3) Lib. l, pr. 3 : « Epicureum vulgus atque stoicum. » (4) Ibid. « Nonne apud veteres quoque, ante nostri Platonis aetatem... ? » Lib. III, pr. 9 : « Uti in Timaeo Platoni nostro placet. »

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