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En même temps qu'il accomplissait ce véritable tour de force, Gabriel Bulliot poursuivait un dessein qui devait avoir une action décisive dans un avenir, alors à peine entrevu : c'était d'obtenir la reconnaissance de la Société Éduenne comme établissement d'utilité publique, reconnaissance qui lui donnait la personnalité civile et lui permettait d'acquérir et de recevoir. Grâce à d'heureuses influences, mises en jeu près des pouvoirs publics, le décret parut au Bulletin des Lois le 30 mai 1866. A cette date, la Société Éduenne avait juste trente années d'existence. Elle avait fait ses preuves de vitalité et pouvait ainsi aspirer et se préparer à une meilleure destinée. Bientôt après, Gabriel Bulliot acquittait sa dette de reconnaissance par la communication, faite en 1867, aux réunions de la Sorbonne, d'un mémoire sur le Culte des eaux sur les plateaux Éduens, qui fut justement remarqué.

Le Beuvray, on l'a vu, n'avait pas cessé, depuis 1851, de hanter l'esprit de Gabriel Bulliot et d'exercer sur lui un attrait croissant. Le moment vint de passer de la période d'intuition à celle des interrogations directes, de prendre contact et de procéder à des fouilles méthodiques qui pouvaient seules répondre à l'incrédulité hautaine ou railleuse des uns comme à la confiance et à la foi des autres. Bibracte, le plus grand et le plus célèbre oppidum de la Gaule, avait-il couronné le sommet du Beuvray ou occupé la place où Autun a succédé à Augustodunum ? Les textes étaient obscurs, les traditions partagées, les esprits divisés. Chaque opinion avait ses partisans et ses détracteurs. Depuis trois siècles on bataillait sur place au moyen des mêmes arguments sans que la question ait avancé d'un pas. Personne n'avait encore eu l'idée, cependant si simple, de procéder à une enquête sur place et de demander aux lieux eux-mêmes la solution du problème. Les circonstances étaient favorables et, au moins sur une des faces de la question, la réponse s'offrait d'elle-même. L'exécution du chemin de fer, à Autun, avait nécessité l'ouverture d'une vaste et profonde tranchée qui pénétrait jusqu'au sol primitif et mettait en quelque sorte à nu les entrailles de la cité. Quelle réponse la pioche indifférente des terrassiers allait-elle faire aux avides questions des archéologues? De quel côté cette fouille faisait-elle pencher la balance? La réponse ne se fit pas attendre et, à l'inverse de celle des oracles, elle ne présentait aucune ambiguïté.

Là, tout était romain, sans mélange d'aucun vestige gaulois : médailles, poteries, bronzes, bas-reliefs, chapiteaux sculptés, en pierre ou en marbre, fragments d'inscriptions, répétaient à haute voix le nom de Rome, de ses arts, de ses procédés de construction dans les thermes, les ypocaustes, les fragments de toute nature 1. C'est tout un flot de vie romaine qui sortait du sol et répondait à la question posée. Nulle hésitation ni controverses possibles, et les travaux accomplis depuis au même lieu, tant pour l'exécution de la voie ferrée de Château-Chinon2 que pour l'usage de plusieurs établissements industriels, continuaient et confirmaient l'expérience. La suite des monnaies recueillies, à l'effigie des empereurs, depuis Auguste jusqu'aux premiers successeurs de Constantin, démontrait, en particulier, l'origine et la durée de l'occupation. Par contre, rien de gaulois n'avait surgi.

Pendant que cette démonstration s'opérait à Autun, Gabriel Bulliot faisait la contre-épreuve au Beuvray. Si, à Autun, tout était romain et seulement romain, depuis l'enceinte flanquée de tours et percée de quatre portes aux quatre coins de l'horizon, jusqu'aux voies encore munies de leurs trottoirs et aux édifices publics et privés, au Beu

1. V. Note sur les monnaies antiques, trouvées â Autun dans la tranchée du chemin de fer, par C. Chappuis, dans Mémoires de la Société Éduenne, t. II, p. 397.

2. V. Notice sur deux inscriptions antiques trouvées à Autun, par G. Bulliot. Id. t. XXVIII, p. 349.

vray, tout était gaulois et seulement gaulois. Au lieu de ces murailles, élevées par quelque précurseur de Végèce, et de ces rues se coupant à angles droits, comme dans les cités nées d'un seul jet et tracées par un géomètre l'œil apercevait, à travers les frondaisons de la forêt qui s'était étendue sur le sol abandonné, un vaste retranchement de cinq kilomètres de tour, haut de plus de six mètres, protégé par un fossé de onze mètres sur six de profondeur, entourant une surface de cent trente-cinq hectares. Ces retranchements, établis sur le modèle de ceux d'Avaricum, décrits par César, étaient formés de poutres entrecroisées, unies entre elles au moyen de fiches en fer, longues de vingt-cinq à trente centimètres, et dont les interstices étaient comblés par des moellons bruts. Dans cette vaste enceinte, la pioche de l'archéologue retrouve, sous le gazon qui recouvrait le sol, la trace des nombreuses habitations, d'inégale importance, groupées sous la protection de ces formidables retranchements. Ces habitations, à demi enfouies en terre et auxquelles on accédait par quelques marches, encore en place, se distinguaient, par leur structure et leur aménagement intérieur, des maisons construites à Autun à l'époque romaine et que tant de vestiges ont permis d'étudier : ici, ni chaux, ni ciment; point de mosaïque. Tout est rude et sans apprêt; de simples pierres unies par un peu de terre, un béton grossier; une absence complète de tuiles, qui indiquait l'existence d'une toiture en chaume s'élevant au niveau du sol; dans ces maisons, une abondance extrême d'outils en fer et d'ustensiles de ménage : vases en terre noire, bien différents comme matière et comme forme des produits des fours de Lezoux et de Toulon-sur-Allier; quelques amphores, aux formes helléniques, ayant contenu les huiles et les vins de la Pro

1. V. Plan d'Auguslodunum, par M. Roidot-Deléage, dans Mémoires de la Société Éduenne, t. I, p. 371.

vince, pour l'usage des habitants de Voppidum, appartenaient seules à un art étranger. A cet ensemble d'objets, ajoutez des monnaies gauloises en nombre de plus de huit cents1, non pas réunies en tas, comme dans une cachette isolée, mais dispersées dans toutes les maisons et à travers tous les quartiers de l'oppidum, attestant la résidence prolongée d'une population sédentaire. La série de ces monnaies s'arrête brusquement aux cinq ou six dernières années qui ont précédé l'ère chrétienne. En même temps, on rencontrait quelques bronzes d'Auguste, tous également antérieurs à cette époque.2

Aucun objet ne se rapporte à une époque postérieure. A cette date l'évolution de la nationalité gauloise est close. Bibracte est désertée et Augustodunum commence. Les textes sont ici d'accord avec le résultat des fouilles archéologiques : Strabon mentionne pour la dernière fois Bibracte en l'an 16, et Tacite écrit le nom d'Augustodunum en l'an 21. Une ère nouvelle a commencé.

Tel était l'important résultat des fouilles entreprises au mont Beuvray, en 1865, avec le concours du comte d'Aboville. Cet ensemble de découvertes et cette restitution de l'emplacement de Bibracte ne pouvaient manquer d'émouvoir l'empereur Napoléon III qui travaillait alors à l'histoire de Jules César. Le souverain se fit présenter l'archéologue autunois, l'encouragea hautement à poursuivre l'exploration de l'oppidum et lui assura, sur sa cassette, les ressources nécessaires à la continuation des travaux.

La direction et la surveillance incessante de ces fouilles s'accordaient mal avec la manutention d'une maison de commerce. L'incompatibilité s'accusait de plus en plus entre l'achat et la vente des vins, les exigences d'une

1. Ce chiffre est celui des monnaies trouvées de 1865 à 1872. Il s'est beaucoup accru par les fouilles pratiquées depuis.

2. Étude sur les monnaies antiques recueillies au mont Beuvray, par Anatole de Barthélemy, dans Mémoires de la Société Éduenne, t. II, p. 149.

clientèle considérable qui tient aux rapports personnels avec le négociant, et l'obligation d'une présence continuelle pour diriger les fouilles, profiter du moindre indice et prévenir la perte ou le détournement des objets trouvés. Il vint un moment où l'option s'imposa. Après avoir vainement tâché de concilier deux ordres de travaux, d'une nature aussi opposée, Gabriel Bulliot se résolut à renoncer à la carrière commerciale à laquelle il n'avait pas consacré moins de trente années de son existence. Ce fut le 31 juillet 1868 qu'il se sépara, sans esprit de retour, d'une maison dont il avait singulièrement accru l'importance et qu'il abandonnait, en pleine prospérité, entre les mains de ses successeurs. On ne peut croire que la séparation lui ait inspiré des regrets bien cuisants. Engagé dans la carrière par le respect des volontés paternelles plutôt que par ses propres aspirations, il avait exercé la profession avec conscience mais sans élan ni passion.

En 1862, quelques années avant sa retraite, nous avons eu l'occasion de l'accompagner, au cours d'un voyage d'affaires, dans le département de Vaucluse. C'était, après la récolte, par une belle journée d'octobre, que nous arrivions à la demeure hospitalière d'un grand producteur de la région où nous étions attendus. En un quart d'heure, le vin était goûté, le prix convenu, le marché conclu pour une livraison considérable. Je n'en croyais ni mes yeux ni mes oreilles de cette façon si prompte et si aisée de traiter une affaire de cette importance et je pensais que, décidément, les grandes affaires étaient plus faciles à traiter que les petites. Au lieu des interminables débats, auxquels je m'attendais, des hésitations réciproques, du marchandage, toujours si fréquent en telle occurrence, en quelques paroles prononcées, de part et d'autre, presque à voix basse et terminées par une poignée de mains, tout était terminé. Après quoi on ne parlait plus que des excursions projetées et bientôt réalisées : à Vaison, l'antique Vasio Vocontiorum, Tome xxxii. 18

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