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a déjà permis d'obtenir, nous les demanderons à sa correspondance familiale, c'est-à-dire à ce qui a pu être conservé et retrouvé de tant de lettres dispersées entre tant de mains. Celles qu'il adressait aux siens ont eu une meilleure fortune. Si beaucoup encore ont été perdues ou détruites, celles qui subsistent découvrent à nos regards un horizon plus intime, moins distant : elles sont comme un lien qui unit les différentes parties de l'existence et qui la fait mieux comprendre. Et puis, avant la séparation, ne peut-on faire une dernière halte? Comme l'a écrit M. d'Haussonville, « passé certain tournant de la vie, le regard de l'homme qui ne voit plus devant lui qu'une courte route, se complaît à revenir en arrière et à contempler une dernière fois les figures qu'il a aimées ou admirées, avant qu'à ses yeux défaillants ces figures ne disparaissent peut-être elles-mêmes dans les brumes du passé. » C'est donc un Gabriel Bulliot raconté par lui-même, que nous nous proposons de mettre sous les yeux du lecteur. Nulle biographie ne vaudra celle-là.

Dans l'une des premières en date (13 juillet 1856), l'auteur, dont on a vu le goût, peu partagé autour de lui, pour acquérir des objets d'art et d'antiquité, a, malgré des engagements formels et souvent violés, éprouvé une rechute qui sera, heureusement, suivie de beaucoup d'autres. Comment faire accepter cet oubli de ses promesses les plus souvent réitérées? Si la charité couvre la multitude des péchés, elle couvrira bien celui dont elle est elle-même l'occasion. Écoutons le plaidoyer qui dut faire obtenir au coupable le bénéfice des circonstances atténuantes. Mme Bulliot était alors aux eaux de Saint-Honoré et c'est elle dont il invoque la clémence, en se plaçant sous le patronage des plus hautes autorités et non sans de multiples circonlocutions. On sent que le cas est grave et qu'il ne faut pas moins que l'autorité des plus grands docteurs pour justifier la faute et obtenir le pardon:

Je dois te rappeler les principes généraux de la charité. Tu sais, ou tu ne sais pas, que saint Paul a dit qu'elle était la plus grande des trois vertus, et que saint Jean a écrit ces belles paroles : « Celui qui aime son frère est dans la lumière. » Or, j'ai rencontré, mercredi après midi, Mme Gavard. MTM Gavard est une patronéede la conférence de Saint-Vincent-de-Paul. En lui faisant quelques avances, on l'a aidée à monter un petit commerce de fripperie et tirée de la misère. Comme tu le penses, Mm° Gavard n'est pas encore riche. Elle a besoin de renouveler souvent sa boutique pour avoir de l'argent et, par conséquent, de vendre ce qui se trouve dans son magasin. Mme Gavard, ce jour-là, était dans la gêne. Elle m'accosta sur le Champ, t'ai-je dit, en me rappelant qu'elle avait une belle foyère, avec deux têtes de lion, en bronze doré, qui m'avait donné dans l'œil. De suite, je me dis : Ta femme ne veut plus que tu achètes d'antiquités. Mais je me répondais : C'est presque neuf; à peine si la chose imite la Renaissance. — Non, Mœ° Gavard,je neveux point de votre bronze; d'ailleurs, l'année est mauvaise, il vaut mieux garder l'argent pour les pauvres. — Et moi, disait-elle, ne suis-je pas pauvre? une mère de famille qui ai tant de maux pour nourrir mes enfants I pouvez-vous mieux placer une aumône ? j'ai une vente aujourd'hui où je doublerais mon argent si j'en avais à y placer. Ces considérations m'émurent, mais je résistais toujours. — Comment un objet qui m'a coûté près de 150 francs, que je donnerais pour 35! Ah! la misère fait faire bien des sacrifices! J'avais honte d'être si cruel. Ce qui me décida fut la réflexion suivante : Tu as fait ton devoir en refusant d'acheter cet objet et en attendant jusqu'à ce jour; puisqu'il se présente ainsi sur ton chemin, c'est sans doute par la permission de Dieu qui veut te récompenser de ton sacrifice. (Cette foyère était juste de la largeur de la cheminée des Antiquités — Oh I bien, Mme Gavard, je ne puis pas. Si encore c'était une dépense de 15 à 20 francs, passe, mais je ne puis. — Ah! monsieur, s'écria-t-elle, elle pèse près de vingt livres de cuivre, pesée à ma romaine, sans compter la dorure; néanmoins je vous la porterai ce soir ; ce qu'elle a fait. Quoique mon action ne vaille pas celles du chemin de fer du Nord, elle est toujours bonne. La tante estime que c'est un bon marché. Tu en jugeras, mais crois bien que ce n'est pas ma faute.

1. Nom familier que Gabriel Bulliot donnait à son cabinet de travail où il se plaisait à entasser, dans un désordre peut-être un peu dénué d'art, tous les objets antiques recueillis au cours de ses pérégrinations.

Voilà bien l'histoire de toutes les tentations. On résiste d'abord, mais on écoute la voix du tentateur. On se fait un mérite de sa résistance et, pendant qu'on se décerne une petite apothéose, le pied glisse. Ensuite, on trouve à la chute des raisons justificatoires et peu s'en faut qu'on ne s'en applaudisse comme d'une victoire. Mais n'oublions pas qu'il s'agissait d'une simple paire de chenets et que le juge pouvait faire preuve d'indulgence.

Dans la même lettre, nous trouvons encore cet aimable récit d'un grand dîner qui avait eu lieu le jour même:

Je suis allé le soir dîner chez M. Devoucoux 1. C'était grande réunion : l'évêque, le Chapitre, quelques laïcs, dont Roidot2, M. de Monard3, plus le père et le frère d'une demoiselle de Beaune, qui avait pris l'habit de carmélite, à Autun, ce jour même, et un dominicain (le père Monjardet), homme charmant, aussi aimable que le père Souaillard, dont il nous a beaucoup parlé. Entre gens si graves, la conversation devait être grave : aussi est-on tombé sur les crinolines. Entre autres choses, on a cité un passage de l'abbé Combalot, qui, prêchant à Paris, a dit que les dames qui se permettaient ces monstruosités « étaient enflées par l'orgueil » et qu'elles les portaient « pour couvrir leurs désordres », et on a cité aussi le gamin de Paris, s'écriant : « Les ballons du baptême4. » M. de Monard a rapporté le trait d'une élégante de Paris, qui, dansant pour les inondés, mit ses contre-danses à 20 francs pièce et ses valses à 40 francs. Je lui demandai alors s'il pensait cette dame coupable d'être allée au bal. La demande fut fort du goût du père dominicain, mais elle sembla embarrasser un peu Monseigneur qui détourna la réponse directe.

On voit que la gravité n'était point ennemie d'une innocente gaieté. Sur les hommes de travail surtout, celle-ci produit l'effet d'une rosée qui rend la souplesse à l'esprit courbé par la chaleur des affaires. A Gabriel Bulliot, plus

t. Alors président de la Société Éduenne, mort évéque d'Evreux le 2 mai 1870.

2. 1. Roidot, alors procureur impérial, puis président du tribunal d'Autun, que son indépendance fit écarter delà magistrature en 1883, ami particulier de G. Bulliot, décédé le 22 mars 1893.

3. Etienne de Monard, ancien offlcier d'artillerie, fils et père de général, décédé le 13 novembre 1874.

4. Allusion au récent baptême du Prince impérial.

qu'à tout autre, elle était nécessaire pour apaiser la fatigue dont une autre lettre du même temps nous fait la confidence.

Je mourrai noyé, sinon dans l'eau, dans le vin et la multitude des préocccupations. Rien que d'y penser mes nerfs s'agacent et je perds le calme que j'ai tant raison de prêcher, en sentant combien il me fait défaut. <• La vie est action, disaient hier soir Roidot et Rérolle 1; la spéculation de la pensée ne doit y entrer qu'en forme d'accident; l'homme ne travaille pas assez, et plus il travaille, plus il éprouve de facilité à travailler. » Tu vois que je ne travaille pas encore assez et que je pourrais faire plus et mieux. Je ne m'en sens guère toutefois le courage, et par moments je trouve que j'en ai assez

J'éprouve ce qui suit le mouvement exagéré : c'est l'impossibilité de rassembler sans fatigue mes idées et mes sentiments. Je me trouverais parfaitement couché sur l'herbe et ne pensant à rien.

Qui n'a souvent entendu ce cri du travailleur harrassé et défaillant sous le poids? Qui n'a compris, de sa part, ce rêve d'une sorte d'anéantissement total de son être? Les aspirations de Gabriel Bulliot n'allaient pas aussi loin. Elles ne tendaient pas à un arrêt complet de la course, mais à un simple ralentissement de vitesse. Après avoir dévoré la route, il ne demandait qu'à pouvoir « un jour la suivre quelques heures au pas. » Cette grâce ne fut pas refusée à ses dernières années.

Cette vie haletante, ces courses continuelles n'enlevaient cependant rien à sa faculté de penser et d'exprimer. Nous trouvons une preuve éloquente de cette possession de soi dans la réponse qu'il adressait à un ami qui lui avait fait part de son mariage:

Dieu conduit parla main ceux qui, dans ce grand acte, se dégagent des calculs terrestres et des entraînements inférieurs; il sait incliner leur volonté et leur cœur vers un choix digne et sûr, et c'est là, peut-être, la plus grande marque de sa direction, la preuve la plus évidente de sa sollicitude pour ceux qui le servent. Je n'ai

1. M. Alexis Rérolle, notaire à Autuo, ami très particulier et contemporain de Gabriel Bulliot, décédé le 23 mai 1904.

jamais vu aucun mariage contracté, dans les vues de foi, devenir malheureux. Quant aux mariages terrestres, ceux mêmes que la raison humaine justifiait et que les garanties de même ordre semblaient entourer, nous n'avons pas à compter leurs larmes. Dieu seul protège et conserve, et, sans prétendre qu'il affranchisse le mariage chrétien de ces peines qui font son mérite et sa grandeur par la manière dont elles sont partagées, il sait les adoucir, lorsqu'il juge nécessaire de nous les envoyer. Aussi est-ce une grande grâce, la première de toutes les grâces, lorsque pour traverser cette vie rapide qui peut devenir longue quand le cœur souffre, il place à nos côtés la compagne de son choix. L'homme a beau se croire fort : il est incomplet. Il cherche dans l'étude, dans l'art, dans le travail, la dépense de son être: le vide se creuse toujours parce qu'il a l'âme trop grande pour contenir toute son affection dans son sein et que l'égoîsme déguisé sous les plus beaux noms ne peut être la fin naturelle d'une existence. C'est pourquoi Dieu a placé à côté de l'homme un être frêle qui paie au centuple la protection qu'il reçoit et dont les continuels sacrifices devraient nous humilier si nous n'avions reçu le noble lot du travail pénible et le soin du pain de chaque jour.1

En adressant une copie de cette lettre à sa femme, Gabriel Bulliot s'amuse à supposer les réflexions qu'elle lui inspire : « Tu m'envoies cette lettre, pensant que je me fâcherais si tu faisais autrement. Tu eusses bien fait de la garder. Car je suis obligée de me dire : Ah! ces Tartufes de maris, si habiles à faire de la prose ou des vers sur le papier et si maussades à l'intérieur; ils trouvent souvent plus facile de nous entourer de poésie que de soins et de parler avec leur plume qu'avec la langue. Ils se croient chargés de nous nourrir comme si notre dot n'entrait pas dans leur poche, et ils nous la servent ensuite comme un cadeau. Ne dirait-on pas que nous restons oisives du matin

au soir Une occupation suffisante pour le salut d'une

femme, c'est un mari Si nous ne les protégions pas

contre leur faiblesse, ils tomberaient à chaque pas à la première tracasserie qui surgit lorsqu'ils veulent marier

1. Du 21 mai 1857.

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