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Déjà fatiguées, les voies respiratoires étaient devenues sensibles et fragiles. Il fallut les mettre en traitement aux bains d'Allevard, en 1864.

De la station à Allevard, la route, assez longue et montueuse, se faisait alors par voiture. Le voyageur nous peint d'abord les compagnons que le hasard a placés dans le même véhicule que lui : « Un petit vieillard, poli mais peu endurant, qui repoussait d'un coup de poing le parasol que son devancier lui pointait sans cesse dans les yeux; un compagnon charpentier, le plus beau parleur de la société, qui ne manquait pas de certaines saillies, mais qui parlait trop pour parler toujours bien, et qui martyrisait, sans fiel cependant, un religieux de Dompierre (Allier), et je me dis qu'un charpentier ne paie pas d'apprentissage de style et de manières, qu'il porte le poids du jour plus rudement que les artistes, et qu'une journée de travail est plus pesante devant Dieu qu'une journée de contemplation de la nature. C'est, du reste, une bonne école que de voir l'homme à tous les échelons, et rien dans la vie ne peut suppléer à ce genre d'observation. »1

Après avoir, comme tout baigneur, visité le Bout du monde et acquitté, à cet effet, un droit d'entrée de 50 centimes, il cause, « avec le receveur de cet impôt, logé dans une guérite et apprend qu'il y a, à Allevard, un chasseur de chamois qui, même dernièrement, a tué un ours. Il m'a montré la neige dans laquelle se tiennent actuellement les chamois, sur les plus hauts sommets. » Quelle perspective! quel horizon pour un chasseur! Mais il faut se faire une raison et se résigner à renoncer aux ours et aux chamois, quelque dur que soit le sacrifice. « Je n'ai toutefois pas l'intention d'aller les y chercher, mais je ne serais pas fâché de connaître l'intrépide trappeur. »

Si le traitement thermal est incompatible avec la chasse

1. Du 11 juillet 1864.

au chamois, il s'accommode assez bien avec la pratique d'une archéologie modérée. Suivons le voyageur dans sa visite d'une tour qu'il avait aperçue sur le sommet d'une montagne:

Après dîner, est venu le tour de l'archéologie. J'avais aperçu le long de la route quelques masures auxquelles je n'avais pas supposé grand intérêt, mais comme la pauvreté ne doit rien laisser perdre, j'ai pris mon bâton et me suis dirigé de leur côté, c'est-à-dire

vers le village de la Faille qui précède Allevard J'y gagnai de voir

un petit clocher du douzième siècle, assez gentiment tourné; un de ces tilleuls, qu'on dit plantés sous Henri IV, est auprès, mais il a perdu la tête et les bras; il ne reste plus que son énorme tronc. L'église est une construction littéralement sauvage, dont les murs croulants ont été consolidés par des môles qu'on croirait destinés à arrêter les vagues de la mer. On descend par vingt marches, comme dans une cave, pour arriver au niveau. La nef est portée sur six colonnes auprès desquelles celles de l'église d'Etang1 sont des œuvres d'art. Je fis peur à une dame qui venait faire sa prière et s'enfuit en courant pour aller chercher, je pense, du secours et le marguillier. Comme je n'avais pas de passeport, je pris, à la hâte, de l'eau bénite dans un bénitier monolithe, de la grosseur de deux tonneaux,

et je montai une rue escarpée Je n'avais pas cru ma Tournelle

(c'est le nom qu'elle porte) si éloignée et surtout d'un accès si

escarpé A mon approche, une chauve-souris et un oiseau de

proie s'envolèrent : c'est tout ce que je vis d'habitants. La tour est bâtie au sommet d'un cône en pain de sucre, et comme elle a très peu de diamètre elle ne produit pas plus d'effet et ne parait pas plus grosse que la colonne tronquée du musée Saint-Nicolas 2. Ses murs ont néanmoins 7 à 8 pieds d'épaisseur, et je me demande s'il reste un diamètre de plus de 2 mètres à l'intérieur. J'en fis le tour et reconnus qu'elle n'a jamais eu de porte au ras du sol; l'entrée est à 18 pieds de haut. Au moyen d'une échelle de bois ou plutôt de corde qu'on descendait de la portelle, on rentrait chez soi en retirant ensuite l'escalier. Afin de ne pas multiplier les moyens d'entrée, on avait supprimé toutes lucarnes et fenêtres; il est probable toutefois qu'il en existait au-dessus des 40 pieds de hauteur qui restent encore à la Tournelle. En pensant aux guetteurs qui ont passé leur

t. Ktang-sur-Arroux (Saûnc-et-Loirc), dont la vieille église a depuis fait place à un édifice nouveau. 2. A Autnn.

vie dans cet agréable domicile, l'oreille au vent et l'œil toujours tendu dans le même horizon, je conviens que je donnerais la préférence à mon musée, s'il fallait l'avoir pour prison

A 150 ou 200 mètres plus loin, il existait, sur un autre tertre, les ruines d'un château. Comme les braves Dauphinois ne paraissent pas avoir beaucoup de mémoire, ils ne savent rien et il est impossible d'obtenir d'eux aucun renseignement. Le château en question avait été percé de fenêtres carrées sous Louis XIII ou Louis XIV, en sorte que, de loin, je m'étais dit qu'il ne méritaitpas d'être visité. Néanmoins, voyant que le couronnement indiquait une certaine antiquité, je me suis ravisé et j'ai trouvé au milieu de la façade une jolie fenêtre du treizième siècle, à deux ogives accouplées, séparées par une colonnette à chapiteau sculpté, commeles maisons deCharlieu. Cette petite trouvaille me mit du baume dans le cœur. Une buse, qui habite aussi ce local, changea à peine de place en me voyant. Je pense qu'on la visite rarement. Si on avait vingt ans et le goût de ce qui ne plait pas à tout le monde, on se dirait, en regardant de là la petite tour : pourquoi ne pas la restaurer? Parmi tous ces buveurs d'eau en quête d'impressions, pourquoi ne s'en trouvet-il pas un assez artiste pour faire revivre ce réduit original, dans lequel il tâcherait de loger un lit de fer, et passer chaque année une saison. J'ouvrirais une jolie fenêtre romane, avec un balcon en pierre, je lui permettrais même, s'il craignait l'échelle de corde, de construire un brin d'escalier en pierre au dehors; sur les créneaux, je ferais une petite salle pour faire dîner ou fumer deux ou trois amis, et l'on pourrait, comme ce soir, y contempler la lune qui semble triste d'avoir si peu d'admirateurs nocturnes. On valait mieux dans ma jeunesse, et si j'avais eu cent mille francs de rente, j'aurais construit des tours, formé des musées et mangé du pain sec. Je me serais donné en ce temps, par exemple, un orchestre de Grenoble qui aurait joué, du bas du retranchement, l'ouverture d'Obéron ou de Robin des bois; j'aurais invité tous les buveurs d'eau d'Allevard au concert; seulement je n'aurais pu les faire danser dans ma tour. Ils eussent trouvé ma fête originale, si peu qu'elle eût été bien ordonnée, et ils l'eussent nommée, comme Shakespeare : Songe d'une nuit d'été. *

Nulle part, le rêveur, sans cesse en voie d'entraînement comprimé par la raison, qu'a toujours été Gabriel Bulliot,

1. Du 14 juillet 1864.

n'apparaît mieux que dans cette page. Tel il était, nous l'avons vu, aux premières heures de la jeunesse, tel il est resté : fidèle aux mêmes enthousiasmes, épris des mêmes beautés de la nature, de l'art, de la poésie, sans, qu'à aucune heure, son cœur ait battu moins vite et se soit montré moins entraîné vers ces sommets où il avait à jamais établi sa demeure. Il s'en excuse, pressentant le sourire et dans sa persuasion d'être peu suivi:

C'est aussi un songe que je viens de faire en me laissant aller, comme une feuille sur l'eau, à un caprice d'esprit qui ne devrait pas oser se montrer dans une tête d'un demi-siècle. Qu'y faire? Je sens bien que je suis incorrigible et que j'aimerai toujours le rêve, l'art et la nature. 1

La part faite aux rêves, son existence n'était pas moins réglée que celle d'un religieux, sans aucune déperdition de temps : « Demain, j'organise ma journée comme un papier de musique : lever à cinq; trois heures de traitement; correspondance jusqu'à dix ; après déjeuner, promenade ; puis travail à la chambre jusqu'à cinq heures; soirée, reprise du travail et lettre, si on ne s'endort pas2. » Mais cette disposition aux rêves n'était pas intermittente : elle se produisait à l'état chronique et formait le fond même de sa nature. Il ne pouvait voir un donjon, une tour à demi ruinée, sans former immédiatement le rêve d'en devenir possesseur et de s'y établir à demeure avec les siens : « J'ai visité en allant, écrit-il le même jour, la Tour du Treuil, beau donjon carré; celui-là nous logerait bien tous et si on le donnait pour cent écus je l'achèterais. Les murs ont sept pieds d'épaisseur; un joli escalier monte dans cette épaisseur, avec une porte ogivale. »3

Il n'existait pas de ruines dans les environs qu'il n'eût aussitôt le désir de les visiter. A peine lui en signalait-on

1. Du 14 juillet 1864.

2. Idem.

3. Autre du même jour.

quelques-unes que, le bâton en main, il se mettait bien vite en route, non sans s'attarder à faire causer les gens du pays : « Une brave femme qui montait m'a indiqué les ruines et, ayant du temps libre, j'ai continué ma route avec elle, me réservant de les voir au retour. Nous avons devisé longuement sous les grands châtaigniers qui ombragent les sentiers. Elle m'a appris que ce château existait du temps de la grande noblesse et, tout en trouvant bons les éloges que je lui faisais de son pays, elle trouvait qu'il était pénible de monter pour y arriver : — Mais, a-t-elle ajouté philosophiquement, tout le monde ne peut pas habiter dans la plaine et il en faut aussi pour la montagne. »1

Son instinct d'archéologue ne l'avait pas trompé et ses espérances furent même dépassées. Les ruines étaient celles d'une vaste villa romaine, et quelle ne fut pas sa joie de rencontrer, au milieu des décombres et des tuiles à rebord, une inscription indiquant que cette villa avait pu appartenir à la famille du célèbre écrivain Caius Sollius Apollinaris:

Je suis monté jusqu'au sommet de la vallée, là où le ruisseau d'Allevard coule au niveau des terres. C'est un charmant paysage qui rappelle exactement Brisecou a. En revenant, j'ai visité l'emplacement et les ruines du donjon d'Allevard. Cette position est vraiment effrayante. Elle dominait à pic les immenses rochers qui bornent le Bout du monde. Si, dans une lutte, un homme était précipité du rempart, il devait faire une chute atroce. Le soir, je suis monté sur la côte qui domine l'établissement. De là, j'ai aperçu, au fond de la vallée, un promontoire entouré par la rivière d'Allevard et par un autre cours d'eau, dans une position très forte et très

pittoresque Je me suis mis hier en route pour m'y rendre Les

environs de mon exploration étaient magnifiques. Les cours d'eau étaient encaissés comme à Allevard, entre des côtes boisées pleines d'accidents, et, après les avoir admirées, je commençai de monter. Arrivé à mi-côte, je m'aperçus qu'un grand terre-plein se séparait de ma montagne dont il formait le premier contrefort et dominait

1. Du 14 juillet 1864. 2. Près d'Anton.

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