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En présence des événements dont il est le témoin attristé, son esprit s'égare en rapprochements imparfaits : « Je comprends maintenant, dit-il, les invasions des barbares du quatrième siècle, mieux que par l'histoire.1 » Il s'agissait bien d'une invasion avec son inévitable suite de souffrances, mais il n'y avait pas de barbares, et c'est ce qui établit une différence sensible entre les deux époques. Que n'avonsnous eu affaire aux barbares! nous en aurions eu plus facilement raison. Pour civilisés et disciplinés que fussent les envahisseurs, leur présence n'exigeait pas moins certaines mesures de préservation qui ne pouvaient échapper à un esprit aussi averti. S'il ne songe pas un instant à dérober sa personne au péril, il pense au moins au salut de ses collections d'objets d'art et d'antiquité, pour lesquels il redoute les casus belli. Cette crainte l'obsède jusqu'au moment où il les aura lui-même conduits en pays neutre, à Coire, où un ami2 a accepté le précieux dépôt.

A la stupeur du premier moment succède peu à peu le désordre qui commence à se manifester à la fois dans les esprits et dans les faits. Les mobiles du département sont partis pour contribuer à la défense de Paris. Rien n'était prêt pour les recevoir: « On les a logés après onze heures d'attente. Un mobile du Charollais a expiré en arrivant. La désorganisation qui règne du haut en bas, en France, ne laisse guère d'espoir. Tout le monde perd la tête. Quelqu'un qui nous eût dit, il y a trois mois, que l'empereur laisserait la France dans un pareil désarroi aurait reçu d'éclatants démentis; et cependant il eût eu raison. Un pareil degré d'incurie aura peine à être cru dans l'histoire. Peu de décadences ont donné un pareil spectacle.3 » Mais, à Autun

1. D'Autun, le 9 septembre 1870.

2. M. Rodolphe Zuan, ancien négociant à Autun, retiré depuis peu en son pays d'origine, ami particulier de Gabriel Bulliot.

3. D'Autun, le 10 septembre 1870.

comme ailleurs, les événements se précipitent. On rattrape le temps perdu. Un nouveau sous-préfet est arrivé; un conseil de défense de vingt-deux membres a été nommé. L'ennemi peut se présenter: on est à hauteur.

Avant que nous eussions adopté ces importantes mesures, les Prussiens en avaient pris d'autres pour assurer leur succès. Nous en avons pour preuve l'anecdote suivante que le narrateur tenait d'une source officielle:

Lorsque le maréchal de Mac Mahon quitta Châlons, il resta en arrière-garde un régiment de cavalerie, dont les officiers vivaient à l'hôtel avec un monsieur à moustaches, très aimable et officier de la Légion d'honneur. A la fin du dîner, on annonça les Uhlans. Les Français payèrent leur repas, dirent adieu à leur commensal et partirent. Le monsieur monta dans sa chambre, prit son uniforme prussien et alla se mettre à la tête de ses Uhlans à qui il avait donné rendez-vous. Voilà comment les Prussiens se renseignent.1

A son retour de Coire, Gabriel Bulliot s'arrête, un dimanche, à Genève où il assiste à une messe qui l'impressionne profondément:

Puis la messe, où j'ai entendu la lecture d'un mandement de M" Mermillod, sur l'envahissement des Etats du souverain Pontife, très éloquent, très bien senti, très vrai, mais trop verbeux, derrière lequel on sent un talent qui pourrait être de premier ordre s'il savait se contenir, se modérer, se peser et frapper fortement à l'endroit juste. Il n'y aurait que des ratures à faire pour en tirer une œuvre. L'office était touchant. Ce qui nous avait frappé à notre premier voyage existe toujours : on se sent dans une Église militante. Rien que le plain-chant, mais étudié, bien dit, à nombreuses voix exercées. L'impression est continue et rien ne distrait.2

Pendant les tristes mois qui suivent, la famille étant réunie, la correspondance cesse. Elle reprend durant l'été de 1871, au cours d'un séjour au Beuvray que Gabriel Bulliot a hâte de retrouver pour y chercher, après la

1. D'Autun, 20 septembre 1870.

2. De Genève, 16 octobre 1870.

tempête, un peu de calme et d'apaisement. Dès 1872, les fouilles sont reprises à l'aide d'une subvention ministérielle et, en même temps, les visiteurs se pressent en aussi grand nombre qu'auparavant. L'affluence lui paraît excessive : « On sera obligé de chercher la solitude dans les villes modernes, puisqu'elle n'existe plus dans les villes gauloises », écrit-il du Beuvray, le 7 septembre 1872.

Si rien n'est changé au Beuvray, il n'en est pas de même à Paris, où la guerre et la Commune ont laissé tant de traces sur les monuments et sur les figures : « J'ai trouvé Paris moins animé et presque sinistre, écrit-il, le 30 octobre suivant. J'en ai déjà assez. Le silence et, le soir, l'obscurité des Tuileries ont un air de malédiction, comme si le désert réclamait son droit ou plutôt son bien. Les physionomies sont haineuses ou mornes. P nous disait que

ses deux cents ouvriers qui gagnent de 6 à 12 francs par jour, en fabriquant des objets d'église, n'en rêvaient que le renversement et qu'ils étaient tous communards, mécontents de ne pas travailler le dimanche et faisaient tous le lundi. Nous sommes entrés dans l'atelier, et les figures étaient loin d'être bienveillantes, en effet. » Voilà où on en était au lendemain des tragédies récentes.

Les congrès eux-mêmes ont repris leur cours pacifique. Gabriel Bulliot se rend de nouveau, à cette occasion, à Paris, au mois d'avril 1873. Mais ces réunions, on l'a vu, ne sont pas seules à l'intéresser. La parole divine n'a pas pour lui moins d'attrait que les discussions archéologiques. Aussi se félicite-t-il d'avoir pu entendre à Notre-Dame « le Père Adolphe Perraud qui a très bien parlé sur les misères de la vie dans le travail, la richesse, le pouvoir, la science et même la vertu, pour démontrer la nécessité d'entendre l'appel de Notre-Seigneur: Venez à moi, vous tous qui travaillez et je vous soulagerai.1 » Nul ne prévoyait

1. De Paris, lï avril 1873.

alors les liens qui allaient bientôt unir l'orateur avec le diocèse d'Autun et même avec l'auteur des lignes que nous venons de citer.

Tout ce qu'il voit et qu'il entend, durant ce voyage, lui inspire un sentiment de profond découragement et de pessimisme. L'élection qui vient d'avoir lieu à Paris1 fait déborder la coupe : « La crise sociale n'est pas loin. Fortifions-nous en Dieu et prions-le. L'élection de Paris et autres lieux en est l'avant-coureur. Notre siècle reverra les malheurs de la guerre de Cent Ans, des guerres de religion et de 1793. La même démoralisation produira les mêmes effets.2 » En présence de ce sombre avenir, où trouver un refuge, sinon dans l'affection des siens et l'accomplissement du devoir? « L'affection est bien le premier bonheur de la vie, et quand on est entouré des victimes de la haine qui se lisait si bien dimanche dernier sur la physionomie des votants de Paris, on comprend la différence entre l'esprit du ciel et celui de l'enfer, entre celui

du christianisme et celui de la Révolution ;quand on

sent que chaque année d'existence devient une grâce plus particulière, que le terme du combat approche et que la carrière remplie va se fermer, l'œil se reporte instinctivement en arrière et la mélancolie du passé se mêle à celle de l'incertitude de l'avenir. C'est le sentiment qui conduit à la sainteté et celui dans lequel nous devrions tous demander de mourir. Les années écoulées se redressent avec leur nombre, leurs joies et leurs peines, et nous en touchons le néant; quelques bons souvenirs, quelques douleurs auxquelles nous regretterions alors d'avoir échappé, quelques services rendus aux autres, quelques pensées données à Dieu, voilà tout ce qui surnage et nous soutient

1. Élection de Barodet dont le succès fut une des causes de la chute de M. Thiers.

2. De Paris, le 29 avril 1873.

en face du grand inconnu. Les meilleurs subissent cette impression plus que nous encore, mais ils peuvent mieux que nous se dire qu'ils ont combattu. » 1

Mais chaque année de gain n'est pas seulement une responsabilité de plus, un accroissement de passif en regard duquel nous sommes tenus d'ajouter un actif égal, sous peine d'aboutir à la faillite : c'est aussi la perte journalière et continue de tous ceux qui nous ont précédés, suivis, accompagnés au cours de l'existence; une amputation douloureuse qui nous prive de tous nos compagnons de travail et de lutte, dont la présence nous avait soutenus et encouragés, et qui fait de nous des survivants isolés. Une longue vie rend ces pertes plus inévitables et plus nombreuses. Elle voit tristement se vérifier, à son égard, la

parole du psalmiste : Cadent a latere tuo mille C'était

bien du cœur même de Gabriel Bulliot, a latere, que la mort arrachait brusquement, au mois de juin 1874, son ami Jean-Baptiste Landriot, archevêque de Reims. Entre eux les harmonies abondaient: origine, âge, attachement au sol, goûts studieux, conformité complète de sentiments et d'attitude avaient formé des liens étroits que la mort seule pouvait rompre. A cette nouvelle, la première impression est celle de la stupeur : « Tu as été, comme moi, terrifiée par la mort si imprévue du pauvre archevêque de Reims, au moment où on célébrait sa résurrection, écrit-il, du Beuvray, le 12 juin. Dieu se joue des projets des hommes, de leurs espérances et de leurs craintes. » La seconde fut plus profonde. A la réflexion, le gouffre se creusait davantage : « La perte de Mgr Landriot est de celles qui vous assiègent l'esprit et j'en suis bien plus impressionné que le premier jour. C'est un souvenir grave à conserver, qui prend place dans la mémoire et le cœur à côté des êtres affectionnés; c'est la famille de l'amitié, dans laquelle

I. De Paris, le 29 avril 1873.

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