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de doigts aux pieds qu'aux mains, il eût peut-être été fort surpris , en les coinparant ,

de trouver que cela étoit vrai.

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(12) il ne faut pas confondre l'amour propre & l'amour de foimême ; deux passions très - différentes par leur nature & par leurs effets. L'amour de soi-même eft un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre confervation, & qui, dirigé dans l'homme par la raison, & modifié par

la pitié, produit l'humanité & la vertu. L'amour propre n'est qu'un sentiment relatif , fam ctice , & né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de foi

que

de tout autre , qui inspire aux hommes tous les maux qu'ils se font mutuellement, & qui eft la véritable fource de 1homeur,

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Ceci bien entendu, je dis que, dans notre étar primitif, dans le véritable étar de nature , l'amour propre n'existe pas : car chaque homme en particulier se regardant lui – même comme le seul spectareur qui l'observe, comme le seul être dans l'univers qui prenne intérêr à lui, comme le feul juge de son propre mérite, il n'est pas possible qu'un sentiment qui prend fa source dans des comparaisons qu'il n'est pas à portée de faire puisse germer dans son ame; par la même raifon cer homme ne sauroit avoir ni haine ni desir de vengeance, passions qui ne peuvent naître que de l'opinion de quelque offenfe reçue : & comme c'est le mépris ou l'intention de nuire , & non le mal, qui constie fue l'offense , des hommes qui ne favent ni s'apprécier, ni fe comparer , peuvent fe faire beaucoup de violences mutuelles , quand il keur en revient quelque avantage,

sans jamais s'offenser réciproquement. En un mot, chaque homme ne voyant guere ses sembla-' bles que comme il verroit des animaux d'une autre espece, peut ravir la proie au plus foible, ou céder la sienne au plus fort, sans envisager ces rapines que comme des événements naturels, sans le moindre mouvement d'insolence ou de dépit , & sans autre passion que la douleur ou la joie d'un bon ou mauvais succès.

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(13) C'est une chose extrêmement remarquable que depuis tant d'années que les Européens se tourmentent pour amener les Sauvages des diverses contrées du monde à leur maniere de vivre, ils n'aient pas pu encore en gągner un seul, non pas même à la faveur du Christianisme ; car nos Millionnaires en font quelquefois

des Chrétiens mais jamais des hommes civilisés. Rien ne peut surmonter l'invincible répugnance qu'ils ont à prendre nos meurs, & vivre à notre maniere. Si ces pauvres Sauvages sont aussi malheureux qu'on le prétend, par quelle inconcevable dépravation de jugement refusent-ils constamment de se policer à notre imitation , ou d'apprendre à vivre heureux parmi nous; tandis qu'on lit en mille endroits que des François & d'autres Européens se sont réfugiés volontairement parmi ces nations, y ont passé leur vie entierc fans pouvoir plus quitter une si étrange maniere de vivre, & qu'on voit même des Missionnaires sensés

regretter avec attendrissement les jours calmes & innocents qu'il ont passés chez ces peuples si méprisés? Si l'on répond qu'ils n'ont pas assez de lumieres pour juger sainement de leur état & du nôtre, je repliquerai que

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l'eftimation du bonheur est moins l'affaire de la raison que du senriment. D'ailleurs cette réponse peut se rétorquer contre nous avec plus de force encore; car il y a plus loin de nos idées à la disposition d'esprit où il faudroit être pour concevoir le goût que trouvent les Sauvages à leur maniere de vivre, que des idées des Sauvages à celles qui peuvent leur faire concevoir la nôtre. En effet, après quelques observations il leur cft aisé de voir que tous nos travaux se dirigent sur deux seuls objets; savoir , pour foi les commodirés de la vie, & la considération parmi les autres. Mais le moyen pour nous d'imaginer la forte de plaisir qu'un Sauvage prend à passer sa vie seul au milieu des bois ou à la pêche , ou à souftler dans une mauvaise fute, sans jamais savoir en tirer un seul ton, & sans fe soucier de l'apprendre ;

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