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qui, quelques semaines auparavant, était un des otages condamnés à mort parla Commune. On l'avait fait sortir de prison pour le conduire au lieu d'exécution. Il se trouvait dans le même fourgon qu'un autre jeune prêtre de ses amis et comme lui destiné au supplice. En route, le conducteur, touché de la jeunesse des deux condamnés, les fit descendre et les engagea à se sauver. La transition de ces scènes terribles et de cette imminence d'une mort violente à notre vie libre et gaie sur le Mont, avait produit dans l'âme du jeune otage un sentiment de reprise à la vie qui se traduisait par une joie qui illuminait son riant et beau visage. Un jour que sa gaieté contagieuse s'était communiquée à tous et que chacun l'avait largement partagée, l'Antiquaire me prit à part et me dit : « Vous croyez peutêtre ce jeune homme léger et étranger à toute idée sérieuse. Détrompez-vous ; nul n'est plus apte et mieux préparé à sa profession, mais il est jeune et la vie lui semble d'autant plus douce à ce moment qu'il a vu de plus près passer à ses côtés l'ombre de la mort. » Nous avions en même temps avec nous son compagnon d'exécution, jeune prêtre plus grave, mais d'un caractère également souriant et aimable Lui et moi nous nous sommes pris d'amitié et nous avions ensemble de longs entretiens pendant nos promenades à l'ombre des vieux arbres. Depuis, l'un et l'autre de ces jeunes prêtres se sont dévoués au service des classes pauvres des grandes villes. Pour scène de leurs labeurs ils ont adopté une des plus désagréables parmi les villes industrielles de France. Ils ont fait ce choix dans l'espoir de ramener au bien ceux qui s'en trouvent le plus éloignés : ils croient que leur vie, si miraculeusement sauvée, doit être consacrée au salut de leurs persécuteurs. Il y a de grandes divergences de sentiment entre ces jeunes hommes et moi, mais quand je les vois, au seuil même de la vie, employer toutes leurs forces au but qu'ils croient le meilleur et le plus élevé pour le service de Dieu et de leurs semblables, je m'incline avec respect devant une résolution si grande et si pure. Pensez donc à la force, presque incroyable, de renoncement, qu'exige une telle résolution : sacrifice de vie familiale, abandon de la liberté, tout cela en échange d'un travail ingrat, fatigant, obscur, sans récompense terrestre de gloire ni d'argent, mais uniquement pour le service de Dieu. L'Antiquaire croit qu'aucune force humaine ne peut parvenir à un tel renoncement, mais qu'une force surnaturelle seule permet de l'atteindre. Soit qu'on ait foi, comme l'Antiquaire, en une force divine, spécialement accordée

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à chacun de nous, soit que, comme moi, on croie que tels sentiments ont été, dès le principe, implantés dans le cœur humain, on est toujours en présence d'un grand exemple, et c'est un spectacle plus sublime que celui qu'on découvre du sommet du Mont et même du haut des Alpes lointaines.

« Sans récompense ni de gloire ni d'argent! » comme cette surprise est bien d'un Anglais et d'un positiviste, qui pèse tous ses actes à la balance des intérêts, et quant à croire que ces sentiments de sacrifice gratuit ont été, dès le principe, implantés au cœur de l'homme, on peut se demander quelle eût été leur croissance? si l'Évangile ne les eût pas développés et répandus. L'égoïsme est la seule plante dont la végétation soit spontanée.

Au milieu de ces entretiens, une découverte vint tout à coup causer une diversion émouvante et mettre en quelque sorte les interlocuteurs en contact direct avec les derniers habitants de Bibracte : c'était une cheminée semi-circulaire, dans un état de conservation parfaite, encore remplie de charbon de bois, restes du dernier feu qu'un Gaulois avait allumé, il y a deux mille ans, à l'heure de la dispersion et du départ. A tous la pensée vint de renouer la chaîne des temps, de rallumer ce feu éteint, de se grouper autour de ce foyer du dernier habitant de Bibracte. L'ombre de la nuit venue, le projet fut mis à exécution. Tous se placèrent autour de l'antique cheminée et, à l'aide de quelques poignées de bois sec, le charbon, resté noir et froid, depuis que le Gaulois l'avait laissé s'éteindre, s'embrase de nouveau et ses lueurs, qui avaient éclairé son visage, illuminèrent de nouveau les traits des assistants impressionnés et émus de se sentir mis en rapport avec un passé si lointain. Tous avaient le sentiment du temps écoulé, des grands événements accomplis entre le moment où ce même feu s'était éteint et celui où il avait été rallumé. Entre ces deux faits si simples, opérés au même lieu, à l'aide des mêmes éléments, quelles visions passaient sous leurs yeux, aux lueurs de ce foyer évocateur? La Gaule conquise et romanisée; le christianisme répandant son ciment entre les hommes de toutes races et donnant à tous les mêmes lois, les mêmes droits, les mêmes espérances; l'invasion barbare morcelant le territoire sans détruire l'unité morale; la monarchie capétienne, patiente et habile, travaillant à réunir les membres séparés pour en former un corps solide et vaillant; les croisades et l'islamisme repoussé des rivages chrétiens; l'invasion anglaise, d'abord victorieuse, puis vaincue quand la France se fut ressaisie à la voix de Jeanne d'Arc; la découverte de l'Amérique et son peuplement, des régions arctiques jusqu'au cap Horn; la Réforme, premier élément de division des esprits et de dislocation; la grandeur et la décadence de l'Espagne ; la Révolution française, l'épopée napoléonienne; la formation des grands États d'Italie et d'Allemagne; la conquête économique de l'Afrique : que de changements opérés entre le moment de ce feu éteint et rallumé!

Dans ce panorama historique, l'auteur n'a garde d'oublier sa patrie, l'Angleterre, jadis ile perdue au milieu des brumes de l'Océan. Quand le Gaulois de Bibracte délaissait ce foyer, les fils de la Bretagne étaient sans force contre la puissance romaine, étendant en tous lieux sa domination victorieuse; à l'heure où les charbons de ce même foyer reprenaient une vie interrompue depuis tant de siècles, la Grande-Bretagne, reine et maîtresse des mers, était, à son tour, comme la Rome antique, devenue la mère de vingt peuples divers et l'impératrice des nations tributaires. Son territoire est plus vaste que celui que César eût pu rêver et sa population plus nombreuse et plus fidèle que les multitudes sur lesquelles Alexandre avait étendu son éphémère conquête. « Nous étions tous profondément impressionnés par ce fait qu'un foyer, éteint avant la naissance du Christ, fût rallumé. » Mais le Gaulois de Bibracte était étranger à nos besoins compliqués, à nos curiosités stériles, et son TOME Xxxii. 21

front se montrait sans doute moins soucieux que celui de ses fils assis, pensifs, à son foyer.

L'enthousiasme est contagieux. Il envahit même Pauchard, que ses fonctions de ménager et de cuisinier eussent dû rendre réfractaire. Après que chacun eût payé son tribut par la récitation d'un poème ou d'une légende, Pauchard se fit, à son tour, entendre. Il nous conta « la légende du chant du rossignol. » Il avait en elle, il y a quelques années, une foi entière. Mais depuis qu'il a cru remarquer que l'Antiquaire avait pour elle plus d'admiration que de confiance, sa foi s'était peut-être un peu altérée et le doute avait pu envahir son cerveau. Malgré le scepticisme de l'auditoire, Pauchard se rendit au vœu universel et s'exprima dans les termes suivants, auxquels nous ne changerons rien, pendant que du fond de Malvaux, le rossignol lui-même semblait, par ses chants, confirmer le récit:

Ces petits oiseaux n'ont pas toujours chanté comme cela, dans la nuit. Aux temps anciens, ils chantaient pendant le jour. Mais l'un d'eux avait si vigoureusement chanté toute une journée, pendant que sa compagne couvait ses œufs, que, le soir, il fut très fatigué et alla se percher dans la vigne où il s'endormit aussitôt. C'était alors une chaude nuit de mai et les vrilles de la vigne poussaient si vite qu'elles enlacèrent les petites pattes du rossignol qui dormait. Ses camarades vinrent l'éveiller et ils crièrent: « La vigne pousse, pousse, vite, vite, vite, vite, vite. » Mais le rossignol était tellement fatigué qu'on ne pouvait le réveiller. Et puis, ce fut la pique du jour, et le dormeur s'éveilla. Mais les vrilles de la vigne en poussant vite l'avaient fait prisonnier et il lui était devenu impossible de se délier. Il avait beau lutter et frapper l'air de ses ailes. Alors ses camarades le virent mourir, et ils se dirent : dorénavant nous ne dormirons plus la nuit pendant que la vigne poussera. Et depuis lors, ils ne font pas autre chose, dans la nuit, que de chanter, afin de ne pas s'endormir, et le refrain de leur chanson est toujours : « La vigne pousse, pousse, pousse, vite, vite, vite, vite, vite, vite, vite. »

Mais il fallait entendre le barde morvandeau prononcer lui-même, lentement et gravement, « pousse, pousse, pousse », comme s'il énonçait un fait plein de danger, et « vite, vite, vite », d'un ton plus élevé, par un presto énergique, imitant presque la voix du rossignol. La légende est exquise. D'où vient-elle? de l'Orient? de la Perse? estelle, au contraire, l'œuvre de quelque paysan inconnu d'un obscur village du Morvan? On ne sait. Elle est, en tout cas, une fleur délicate, issue du terroir populaire.

L'Antiquaire sait varier, à propos, les amusements de ses hôtes. Les promenades pédestres, ces terribles promenades de vingt kilomètres, qui sont à la fois le plaisir et la terreur de l'Anglo-Saxon, sont au nombre des plus fréquents. Mais le sommet du Mont, semblable à un îlotaérien, est peu étendu. On ne peut s'en écarter sans une dure descente qui exige, au retour, une ascension plus dure encore. Beaucoup de Parisiens, qui habitent les étages supérieurs, exercent leurs pouvoirs pédestres dans les escaliers. L'Antiquaire est dans une position semblable, avec cette différence que chaque excursion, hors de son aire, exige une descente de 500 mètres et une correspondante ascension. Cette nécessité ne modère pas son ardeur ni celle qu'il exige de ses hôtes. Ceux-ci s'y prêtent d'autant mieux que les vallées qui se forment dans les flancs du Mont sont plus pittoresques et plus agréables à visiter. Ce qui frappe l'auteur, c'est combien, malgré tant de révolutions, les lieux ont peu changé d'aspect, combien ils ont gardé l'empreinte que leur ont donnée les siècles écoulés. Ils n'ont pas changé depuis trois ou quatre cents ans et sont encore tels qu'ils étaient alors. Montmoret, entre autres, enfoui à l'ombre de ses vieux châtaigniers, avec ses maisons aux grands toits de chaume en saillie immense, sous la protection desquels les attelages de bœufs peuvent s'abriter du soleil de midi, et recouvrant des galeries soutenues par des piliers en bois et auxquelles on accède par des escaliers extérieurs. Tout cet ensemble, d'un coloris jaune et gris, rehaussé par le vert des châtaigniers, est d'une tonalité qui ravit l'artiste et le

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