Abbildungen der Seite
PDF
EPUB

rougir, et sans me reprocher de l'avoir écrite. Mais enfin je n'ai pas entrepris mes Confessions pour taire mes sottises, et celle-là me révolte trop moi-même pour qu'il me soit permis de la dissimuler.

Si je ne fis pas celle de devenir son rival, il s'en fallut peu : car alors madame de Bouffiers était encore sa maîtresse, et je n'en savais rien. Elle me venait voir assez souvent avec le chevalier de Lorenzy. Elle était belle et jeune encore; elle affectait l'esprit romain, et moi je l'eus toujours romanesque; cela se tenait d'assez près. Je faillis me prendre; je crois qu'elle le vit : le chevalier le vit aussi, du moins il m'en parla, et de manière à ne me pas décourager. Mais pour le coup je fus sage, et il en était temps à cinquante ans. Plein de la leçon que je venais de donner aux barbons dans ma Lettre à d'A. lembert, j'eus honte d'en profiter si mal moimême; d'ailleurs, apprenant ce que j'avais ignoré, il aurait fallu que la tête m'eût tourné pour porter si haut més concurrences. Enfin, mal guéri peut-être encore de ma passion pour madame d'Houdetot, je sentis que plus rien ne la pouvait remplacer dans mon cæur, et je fis mes adieux à l'amour pour le reste de ma vie. Au moment où j'écris ceci, je viens d'avoir d'une jeune femme, qui avait ses vues, des agaceries bien dangereuses et avec des yeux bien inquiétants : mais si elle a fait semblant d'oublier mes douze lustres, pour moi, je m'en suis souvenu. Après m'être tiré de ce pas, je ne crains plus de chutes, et je réponds de moi pour le reste de mes jours.

Madame de Boufflers s'étant aperçue de l'émotion qu'elle m'avait donnée, put s'apercevoir aussi que j'en avais triomphé. Je ne suis ni assez fou ni assez vain pour croire

avoir pu lui inspirer du goût à mon âge; mais, sur certains propos qu'elle tint à Thé. rèse, j'ai cru lui avoir inspiré de la curiosité; si cela est, et qu'elle ne m'ait pas pardonné cette curiosité frustrée, il faut avouer que j'étais bien ne pour être victime de mes faiblesses, puisque l'amour vainqueur me fut si funeste, et que l'amour vaincu me le fut encore plus.

Ici finit le recueil des lettres qui m'a servi de guide dans ces deux livres. Je ne vais plus marcher que sur la trace de mes souvenirs; mais ils sont tels dans cette cruelle époque, et la forte impression m'en est si bien restée, que, perdu dans la mer immense de mes malheurs, je ne puis oublier les détails de mon premier naufrage, quoique ses suites ne m'offrent plus que des souvenirs confus. Ainsi je puis marcher dans le livre suivant avec encore assez d'assurance. Si je vais plus loin, ce ne sera plus qu'en tâtonnant.

LIVRE ONZIÈME

- 1761 —

Quoique la Julie qui, depuis longtemps était • sous presse, ne parût point encore à la fin de 1760, elle commençait à faire grand bruit. Madame de Luxembourg en avait parlé à la cour, madame d'Houdetot à Paris. Cette dernière avait même obtenu de moi, pour SaintLambert, la permission de la faire lire en manuscrit au roi de Pologne, qui en avait été enchanté. Duclos, à qui je l'avais aussi fait lire, en avait parlé à l'Académie. Tout Paris était dans l'impatience de voir ce roman : les libraires de la rue Saint-Jacques et celui du Palais-Royal étaient assiégés de gens qui en demandaient des nouvelles. Il parut enfin, et son succès. contre l'ordinaire, répondit å l'empressement avec lequel il avait été atcendu. Madame la Dauphine, qui l'avait lu les premieres, en parla à M. de Luxembourg comme d'un ouvrage ravissant. Les sentiments furent partagés chez les gens de iettres; mais, dans le monde, il n'y eut qu'un avis, et les femmes surtout s'enivrerent et du livré et de l'auteur, au point qu'il y en avait peu, même dans les hauts rangs, dont je D'eusse fait la conquête, si je l'avais entrepris. J'ai de cela des preuves que je ne veux pas écrire, et qui, sans avoir eu besoin de l'expérience, autorisent mon opinion. Il est singulier que ce livre ait mieux réussi en France que dans le reste de l'Europe, quoique les Français, hommes et femmes, n'y soient pas fort bien traités. Tout au contraire de mon attente, son moindre succes fut en Suisse et son plus grand a Paris. L'amitié, l'amour, la vertu, règnent-ils donc à Paris plus qu'ailleurs ? Non, sans doute; mais il y règne encore ce sens exquis qui transporte le cœur à leur image, et qui nous fait chérir dans les autres les sentiments purs, tendies, honnêtes, que nous n'avons plus. La corruption, désormais, est partout la même : il. n'existe plus ni mours, ni vertus en Europe, mais s'il existe encore quelque amour pour elles, c'est à Paris qu'on doit le chercher (1).

Il faut, à travers tant de préjugés et de passions factices, savoir bien analyser le caur humain pour y démêler les vrais sentiments de la nature. Il faut une delicatesse da

1) J'écrivais ceci en 1769

tact, qui ne s'acquiert que dans l'éducation du grand monde, pour sentir, si j'ose ainsi dire, les finesses de cœur dont cet ouvrage est rempli. Je mets sans crainte sa quatrième partie à côté de la Princesse de Clèves, et je dis que si ces deux morceaux n'eussent été lus qu'en province, on n'aurait jamais senti tout leur prix. Il ne faut donc pas s'étonner si le plus grand succes de ce livre fut à la cour. Il abonde en traits vifs, mais voilés, qui doivent y plaire, parce qu'on est plus exercé à les pénétrer. "Il faut pourtant ici distinguer encore. Cette lecture n'est assurément pas propre à cette sorte de gens d'esprit qui n'ont que la ruse, qui ne sont fins que pour pénétrer le mal, et qui ne voient rien du tout où il n'y a que du bien à voir. Si, par exemple, la Julie eût été publiée en certain pays que je pense, je suis sûr quę personne n'en eût achevé la lecture, et qu'elle serait morte en naissant.

FIN DU QUATRIÈME VOLUME.

Paris. - Imprimerie Nouvelle (assoc. ouv.), 11, rue Cadet

A. Mangeot, directeur.

COLLEOTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNE

LES

CONFESSIONS

DE

J.-J. ROUSSEAU

TOME CINQUIÈME

PARIS LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)

Près le Palais-Royal

1899
Tous droits réservés

« ZurückWeiter »