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factice et joué, honneur, amitié, vertu, et souvent jusqu'aux vices mêmes, dont on trouve enfin le secret de se glorifier; comwent, en un mot, demandant toujours aux autres ce que nous sommes, et n'osant jamais nous interroger là-dessus nous-mêmes, au milieu de tant de philosophie, d'humanité, de politesse et de maximes sublimes, nous n'avons qu'un extérieur trompeur et frivole, de l'honneur sans vertu, de la raison sans sagesse et du plaisir sans bonheur. Il me sufAt d'avoir prouvé que ce n'est point là l'état originel de l'homme, et que c'est le seul esprit de la société et l'inégalité qu'elle engendre, qui changent et altèrent ainsi toutes nos inelinations naturelles.

J'ai tâché d'exposer l'origine et le progrès de l'inégalité, l'établissement et l'abus des sociétés politiques, autant que ces choses peuvent se déduire de la nature de l'homme par les seules lumières de la raison, et indépendamment des dogmes sacrés qui donnent à l'autorité souveraine la sanction du droit divin. Il suit de cet exposé que l'inégalité, étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l'esprit humain, et devient enfin stable et légitime par l'établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l'inégalité morale, autorisée par le seul droit positif, est contraire au droit naturel toutes les fois qu'elle ne concourt pas en meme proportion avec l'inégalité physique; distinction qui détermine suffisamment ce qu'on doit penser à cet égard de la sorte d'inégalité qui règne parmi tous les peuples policés, puisqu'il est manifestement contre la loi de nature, de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage, et qu'une poignée de gens regorge de superfuités, tandis que la multitude affamée man. que du nécessaire (*).

(*) Rousseau, qui s'appuie souvent du témoignage de Buffon, n'a pas rappelé le passage suivant, qui offre comme la substance de ce discours mème: « L'homme sauvage est de tous les aniinaux le plus singulier, le moins connu et le plus difficile à décrire : mais nous distinguons si peu ce que la nature seule nous a donné, de ce que l'éducation, l'imitation, l'art et l'exemple nous ont communiqué, ou nous les con fondons si bien, qu'il ne serait pas étonnant que nous nous méconnussions totalement au portrait d'un sau. vage, s'il nous étail présenté avec les vraies couleurs et les seuls traits naturels qui doivent en faire le ca. ractère.

» Un sauvage absolument sauvage... serait un spectacle curieux pour un philosophe : il pourrait, en obsorvant son sauvage, évaluer au juste la force des appétits ; :) y verrait l'âme à découvert, il en distinguerait tous les mouvements naturels, et peut-être reconnaitrait-il plus de douceur, de tranquillité et de calme que dans la sienne; peut-être verrait-il clairement que la vertu appartient à l'homme sauvage plus qu'à i'humnie civilisé, et que le vice n'a pris naissance que üans la société. » (HISTOIRE NATURELLE, Variété dan l'espèce humainel.

(1) Hérodote raconte qu'après le meurtre du faux Smerdis, les sept libérateurs de la Perse s'étant assemblés pour délibérer sur la forme du gouvernement qu'ils donneraient à l'Etat, Otanės opina fortement pour la république ; avis d'autant plus extraordinaire dans la bouche d'un satrape, qu'outre la prétention qu'il pouvait avoir à l'empire, les grands craignent plus que la mort une sorte de gouvernement qui les force à respecter les hommes. Otanès, comme on peut bien croire, ne fut point écouté; et, voyant qu'on allait procéder à l'élection d'un monarque, lui, qui' ne voulait : ni obéir ni commander, céda volontairement aux autres concurrents son droit à la couronne, demandant pour tout dédommagement d'être libre et indépendant, lui et sa postérité; ce qui lui fut accordé. Quand Hérodote ne nous apprendrait pas la restriction qui fut mise à ce privilége, il faudrait nécessairement la supposer (*); autrement Otanės, ne reconnaissant aucune sorte de loi, et n'ayant de compte à rendre à personne, aurait été toutpuissant dans l'Etat, et plus puissant que le roi même. Mais il n'y avait guère d'apparence qu'un homme capable de se contenter, en pareil cas, d'un tel privilége, fût capable d'en

(*) Voyez Hérodote, liv. Ili, chap. 83. Montaigne aussi rapporte ce fait, ainsi que la restriction dont il s'agit, en disant d'Otanès « qu'il quitta à ses compaignons son droict d'y pouvoir arriver (à l'empire) par eslection on par sort, pourveu que lui et les siens vescussent en cet empire hors de toute subjection et maistrise sauf celle des loix antiques, et y, eussent toute liberté qui ne porteroit préjudice à icelles, impatient de comman der comme d'esire commandé. (Liv. II, chap. 7.)

abuser. En effet, on ne voit pas que ce droit ait jamais causé le moindre trouble dans le royaume, ni par le sage Otanés, ni par aucun de ses descendants.

(2) Des inon premier pas, je m'appuie avec conflance sur une de ces autorités respectables pour les philosophes, parce qu'elles viennent d'une raison solide et sublime, qu'eux seuls savent trouver et sentir.

« Quelque intérêt que nous ayons à nous connaitre nous-mêmes, je ne sais si nous ne connaissons pas mieux tout ce qui n'est pas nous. Pourvus par la nature d'organes uniquement destinés à notre conservation, nous ne les employons qu'à recevoir les impressions étrangères; nous ne cherchons qu'à nous répandre au dehors, et à exister hors de nous : trop occupés à multiplier les fonctions de nos sens et à augmenter l'étendue extérieure de notre être, rarement faisons-nous usage de ce sens intérieur qui nous réduit à nos yraies dimensions, et qui sépare de nous tout ce qui n'en est pas. C'est cependant de ce sens dont il faut nous servir si nous voulons nous connaitre, c'est le seul par lequel nous puissions nous juger. Mais comment donner à ce sens son activité et toute son étendue ? Comment dégager notre âme, dans laquelle il réside. de toutes les illusions de notre esprit ? Nous avons perdu l'habitude de l'employer; elle est demeurée sans exercice au milieu du tumulte de nos sensations corporelles; elle s'est dessechée par le feu de nos passions; le cæur, l'es. prit, les sens, tout a travaillé contre elle, (HIST. NAT., De la nature de l'homme.)

(3) Les changements qu'un long usage do marcher sur deux pieds a pu produire dans la conformation de l'homme, les rapports qu'on observe encore entre ses bras et les jambes antérieures des quadrupèdes, et l'induction tirée de leur maniÀre de marcher, ont pu faire

naître des doutes sur celle qui devait nous être la plus naturelle. Tous les enfants commencent par marcher à quatre pieds, et ont besoin de notre exemple et de nos leçons pour apprendre à se tenir debout. Il y a même des nations sauvages, telles que les Hottentots, qui, négligeant beaucoup les enfants, les laissent marcher sur les mains si longtemps, qu'ils ont ensuite bien de la peine à les redresser ; autant en font les enfants des Caraïbes des Antilles. Il y a divers exemples d'hommes quadrupèdes ; et je pourrais, entre autres, citer celui de cet enfant qui fut trouvé, en 134, auprès de Hesse, où il avait été nourri par des loups, et qui disait depuis, à la cour du prince Henri, que s'il n'eût tenu qu'à lui, il eut mieux aimé retourner avec eux que de vivre parmi les hommes. Il avait tellement pris l'habitude de marcher comme ces animaux, qu'il fallut lui attacher des pièces de bois qui le forçaient à se tenir debout et en équilibre sur ses deux pieds, Il en était de même de l'enfant qu'on trouva, en 1694, dans les forêts de Lithuanie, et qui viyait parmi les ours. Il ne donnait, dit M. de Condillac, aucune marque de raison, marchait sur ses pieds et sur ses mains, n'avait aucun langage, et formait des sons qui ne ressemblaient en rien à ceux d'un homme. Le petit sauvage d'Hanovre, qu'on mena, il y a plusieurs années, à la cour d'Angleterre, avait toutes les peines du monde à s'assujettir à marcher sur deux pieds; et l'on trouva, en 1719, deux autres sauvages dans les Pyrénées, qui couraient par les montagnes à la manière des quadrupèdes. Quant à ce qu'on pourrait objecter, que c'est se priver de l'usage des mains dont nous tirons tant d'avantages, outre que l'exemple des singes montre que la main peut fort bien être employée des deux manières, cela prouverait seulement que l'homme peut

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